Opinions

L'arme de la faim par Françoise Weilhammer

Pour se faire entendre, crier plus haut et plus fort que les autres. C'est sans doute un peu de cette stratégie du dernier recours dont se sont servies, depuis le début de l'année, les agences des Nations Unies pour réveiller les consciences, face à la famine meurtrière qui frappe le Sud-Soudan. En l'espace de quelques mois, les comptables de la mort et du désespoir ont jeté en pâture aux médias un bilan sans cesse revu à la hausse: en mars, c'étaient 300000 personnes qui étaient menacées de famine; début juillet, 1,2 million; mi-juillet, on avançait un nouveau chiffre, pour le Soudan entier, 2,6 millions.

Quel espoir avaient-ils de se faire entendre, sur une planète enfiévrée de football?

Quel espoir ont-ils de faire comprendre l'infinie souffrance des enfants soudanais? Les pays donateurs ont depuis longtemps manifesté leur «fatigue» – ce mot terrible qui dit à la fois l'indifférence face à des désastres que l'on veut bien croire inéluctables et le manque de ressources disponibles pour des causes aussi lointaines. Le public s'est lui lassé des ventres gonflés des petits Africains servis par les télévisions à l'heure du dîner; l'Ethiopie, il y a quinze ans, le Sud Soudan, il y a dix ans déjà, la Somalie il y a sept ans ont généré leur cortège de fantômes qui suffisent, visiblement, à entretenir ce détachement.

Mais ce sont de maigres feuilles qui font les seuls repas de milliers d'affamés au Soudan. Des feuilles! Parfois, elles sont empoisonnées, la mort frappe plus vite. Les hyènes – elles ont faim aussi – viennent dévorer le visage des enfants. «Dites au monde que nous sommes en train de disparaître, l'ennemi a trop de visages». A notre envoyé spécial dans la région de Bahr el Gazal, un chef dinka confie ce témoignage, comme il jetterait une bouteille à la mer.

L'ennemi a trop de visages, c'est vrai. Car depuis quinze ans que dure ce sale conflit au Sud Soudan – entre, au nord, un régime arabe et islamiste installé à Khartoum et, au sud, une résistance chrétienne et animiste – la guerre est devenu le quotidien, la normalité. Et la famine, une arme comme les autres. Chacune des parties en use, l'entretient parfois quand elle peut en tirer bénéfice, s'alimente au robinet de l'aide humanitaire internationale qui a pérennisé ici l'une de ses plus grosses opérations d'urgence.

Le piège qui s'est refermé sur la population civile jouit qui plus est de la complaisance d'Etats voisins – l'Ouganda, l'Egypte, l'Erythrée – pour qui l'isolement régional du régime soudanais importe d'avantage que quelques dizaines de milliers de morts. C'est d'ailleurs cette même peur d'une contagion islamiste qui conduit, depuis longtemps, les Etats-Unis à soutenir les rebelles du Sud Soudan. La sécheresse est peut-être, pour les Dinkas, l'ennemi qui demeure le moins à redouter.

Publicité