Pour mener à bien la contre-insurrection en Afghanistan, la formation des forces locales constitue une priorité absolue. Entamée depuis cette année, la transition ne sera effective qu’au moment où les forces afghanes auront terminé leur montée en puissance au terme d’un effort financier et humain considérable. L’OTAN s’est fixé cet ambitieux objectif, mais les nombreux défis qui sont encore à relever mettent en doute l’efficacité réelle de cette armée afghane dans des délais aussi courts.

D’abord, le volume des troupes à recruter, à former et à équiper est considérable. Il s’agit de créer une armée de terre et des forces de police de 300 000 hommes au total pour la fin de 2011. La création d’une telle armée est une tâche gigantesque. De la construction des bases logistiques et des quartiers militaires à l’équipement du combattant, la nouvelle armée nationale afghane (ANA) se constitue ex nihilo . Elle bénéficie pour cela de l’extraordinaire machine logistique déjà sur place et surtout de l’industrie américaine, grande pourvoyeuse d’armes, de véhicules et de munitions. L’armée afghane est une armée à l’équipement moderne et pour l’essentiel constituée de troupes d’infanterie. Le soldat afghan dispose d’un armement conforme aux standards de l’OTAN, de protections balistiques, de véhicules légers tout-terrain, de blindés et d’une logistique fournis par le gouvernement américain. Afin de contrôler la circulation des armes dans le pays tout en modernisant l’équipement du fantassin afghan, l’OTAN a décidé de remplacer l’arsenal de l’ex-Pacte de Varsovie par le sien. Signe des temps, la kalachnikov russe est remplacée par le M16 américain. Cet effort financier n’est donc pas vain.

De plus, la présence de nombreux conseillers occidentaux au­près des forces de sécurité afghanes est essentielle dans tous les domaines. Ces hommes, dont la mission de base est de transmettre un savoir-faire, n’ont pourtant rien du professeur installé dans sa salle de cours. Les équipes de type OMLT (Operational Mentoring and Liaison Team) accompagnent leurs partenaires afghans dans les combats et prennent les mêmes risques qu’eux. Ici peut-être plus qu’ail­leurs, l’exemplarité vaut mieux que n’importe quel discours. L’instructeur occidental fait face à un fossé culturel qu’il ne peut franchir qu’au prix d’un effort d’adaptation important. Toute modélisation est à proscrire, nos moyens mnémotechniques à base d’acronymes ne fonctionnent pas, la planification d’opérations sur carte est un pensum.

On ne confie pas toujours à l’ANA les missions les plus dangereuses. En revanche, elle hérite des plus visibles, dans le but d’augmenter son prestige auprès de la population. Pourtant, la conduite des opérations aux côtés des Afghans est un défi permanent. En garnison dans leur propre pays, ils ne s’imposent pas le même rythme que les troupes de la coalition et ne sont pas capables de conduire seuls des actions d’envergure. Alors que le principe «pas un pas sans ANA» règne, la participation de cette dernière n’est jamais assurée.

Puisque cette armée n’atteint pas encore les standards occidentaux, il n’est ni raisonnable, ni réaliste de penser qu’elle les atteindra à moyen terme. Cela n’a pas de sens de vouloir tout informatiser alors qu’il est difficile de recruter des cadres qui savent lire. L’Afghanistan est un pays marqué par la guerre depuis deux générations. Résultat, l’illettrisme est très important. Ce manque d’instruction ne facilite pas la reconstruction du pays et la solidité d’un appareil d’Etat. En réalité, la formation des fonctionnaires du Ministère de l’intérieur ou de la défense est un autre front ouvert dans le combat contre les insurgés. Car les élites actuelles appartiennent à une génération qui était déjà en place lors de l’occupation soviétique et il reste difficile à de jeunes diplômés d’accéder à des responsabilités. L’armée et la police sont contraintes de revoir sans cesse leurs seuils de recrutement à la baisse. Apprendre à lire, écrire et compter fait l’objet de cours de rattrapage, le soir, dans les écoles de formation des jeunes cadres.

Il est légitime de vouloir doter le gouvernement afghan d’un outil fiable et performant, mais cela prend du temps. Et il est contre-productif, sur le long terme, de passer rapidement sur la formation des hommes, par exemple, pour remplir les objectifs de recrutement. C’est aussi dangereux sur le court terme puisque ces troupes terminent leur formation dans les zones d’opérations aux côtés de nos soldats, ce qui n’est pas toujours rassurant! Il serait plus sage d’accepter de perdre du temps plutôt que d’être pris dans des agendas de politique intérieure. Même si cela coûte de l’argent, et aussi, paradoxalement, des vies, ce que nos sociétés ne sont pas prêtes à accepter.

Le début d’une transition dès cette année paraît donc un peu prématuré. Les exigences occidentales de résultats rapides s’accordent mal aux contraintes de l’Afghanistan.

L’auteur, qui a préféré garder l’anonymat, est connu de la rédaction.

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