L’Allemagne s’apprête à réduire son armée de 150 000 personnes et, dans la foulée, à supprimer la conscription. Elle suit un mouvement général de professionnalisation des armées mais, s’agissant d’elle, le bouleversement est de taille.

De 1948 jusqu’en 1989, le territoire allemand était considéré comme cause possible d’une troisième guerre mondiale. A l’Ouest, la Bundeswehr entretenait une armée de 495 000 soldats. En face, la Nationale Volksarmee d’Allemagne orientale en déployait 175 000. Après la chute du mur de Berlin, les deux armées allemandes ont été réunies et leurs effectifs globaux réduits à 250 000. Le ministre de la Défense, Karl-Theodor von und zu Guttenberg, cherche maintenant à économiser un milliard d’euros sur les trente qui lui sont alloués. La suppression des six mois de conscription obligatoire auxquels restent soumis les jeunes Allemands est la plus facile des économies, d’autant plus justifiable qu’un seul semestre est insuffisant pour les préparer à la sophistication de l’armée moderne.

La fin de la Guerre froide et la globalisation de la sécurité ont banalisé la notion de défense du territoire. L’opinion allemande comprend mal les engagements militaires loin de la mère patrie. Elle ne voit pas de sens politique à la mort des 19 soldats de la Bundeswehr en Afghanistan. L’armée, dans ces conditions, n’est plus son affaire. «Il n’y a pas de raison que l’Etat s’empare d’une partie de la vie d’une jeune personne», proclament maintenant les opposants à la conscription. Parole de 2010, phénoménale quand elle est prononcée dans cette capitale de l’ancienne Prusse, Berlin, dont Mirabeau disait en 1788: «La Prusse n’est pas un Etat qui dispose d’une armée; c’est une armée qui dispose d’une nation.» Frédéric-Guillaume, «le Roi-Sergent» qui l’avait créée de rien pour impressionner la galerie expliquait à ses ministres: «Mon père trouvait son bonheur dans de superbes bâtiments, de grandes quantités de bijoux, argent, or et dans la magnificence extérieure; vous me permettrez de trouver le mien dans la possession de bonnes et belles troupes.»

La première armée de la Prusse de Frédéric-Guillaume a 80 000 hommes en 1733, recrutés dans un royaume partagé en circonscriptions militaires tenues de fournir leur contingent. Ce n’est pas encore la conscription, qui apparaîtra au XIXe siècle, mais l’esprit y est déjà: l’armée doit façonner l’appartenance à une patrie commune. Amoureux des armes et des parades, ce souverain protège cependant son armée de la guerre. C’est son fils, Frédéric le Grand, qui s’en sert pour hisser la petite Prusse au rang de puissance européenne.

En 1806, à Iéna, l’armée prussienne échoue devant Napoléon. Elle est réorganisée. Un service national est créé en 1813, de même qu’une récompense aux plus vaillants: la croix de fer. La Prusse est dominante dans l’espace allemand pendant le XIXe siècle. Elle triomphe sur l’Autriche à Sadowa en 1866. En 1870, elle déploie plus d’un million d’hommes devant Sedan pour écraser la défense française de Napoléon III. Tenant Paris en 1871, elle proclame à Versailles l’avènement de «l’Empire allemand».

La «Kaiserlische Heer» recrute sur une base obligatoire et instaure l’uniforme, dont le fameux casque à pointe, symbole en Europe du militarisme allemand. Cette armée impériale est défaite en 1918. Le Traité de Versailles limite la nouvelle «Reichswehr» de la République de Weimar à 100 000 hommes, avec une interdiction de conscription. Interdiction qu’Hitler contourne en 1935 en militarisant le pays autour d’une «Wehrmacht» basée sur l’astreinte, à laquelle s’ajoutent une marine de guerre et une aviation.

A nouveau vaincue en 1945, l’Allemagne est occupée et démilitarisée, mais la Guerre froide qui démarre entre l’Ouest et l’Est avec le blocus de Berlin en 1948 repose d’emblée le problème allemand. Les Etats-Unis inspirent une communauté européenne de défense qui serait une prise en charge collective de la protection de la République fédérale allemande. Les Français y voient une remilitarisation déguisée de l’Allemagne et la rejettent en 1954. Ils ne peuvent pourtant pas s’opposer à la création en 1955 de la Bundeswehr, autorisée par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada et six pays européens. Le réarmement allemand se fait dans le cadre de l’Union de l’Europe occidentale, (UEO), un organisme créé pour l’occasion qui sert surtout de véhicule à l’intégration de la RFA dans l’OTAN. Vue un temps comme source possible d’une future organisation militaire européenne, cette UEO ne mérite pas les espoirs placés en elle. Sa dissolution définitive est prévue pour 2011.

La principale restriction imposée à la Bundeswehr est l’interdiction des armes atomiques, bactériologiques et chimiques. Les Allemands ne s’en plaignent pas. Leur adhésion à cette nouvelle armée est mitigée. Parallèlement à la conscription, ils obtiennent et chérissent un droit d’objection de conscience qui leur permet d’exprimer au fil des années leur patriotisme antimilitariste, celui-là même qui va permettre au ministre de la Défense – un Bavarois – de tirer un trait historique sur l’identification des Allemands à leur armée.