cHRONIQUE

L’armée vache

Vache sacrée, ciment de la cohésion sociale, pilier de la démocratie, l’armée n’aura échappé à aucun cliché durant le débat sur l’obligation de servir. Les députés ont parlé de l’armée à laquelle ils étaient attachés par nostalgie, pas de l’armée dont le pays a besoin

Le député Yvan Perrin l’a bien dit: supprimer l’obligation de servir, c’est comme arrêter de récolter du foin. «Bientôt la vache n’aura plus de lait et le paysan plus de vaches.» Et l’armée plus de soldats et la Suisse plus d’armée.

Hier, mercredi, les antimilitaristes s’en prenaient à la vache sacrée de l’armée. Peine perdue: lors du débat sur l’initiative du Groupe pour une Suisse sans armée pour supprimer l’obligation de servir, elle est devenue la vache à lait de l’identité nationale. Un vrai symbole de la culture helvétique. A croire que la Suisse tient tout entière sur une tablette de chocolat.

On n’a donc pas manqué de foin au cours de ces deux jours de débat au Conseil national. Ceux-ci auront ainsi été aussi riches en clichés que jadis une soirée de diapositives de vacances chez des amis rentrés d’Egypte.

Si l’armée est une vache à lait, le service militaire obligatoire serait «le pilier de notre système politique en général», selon Jean-Pierre Grin, ou le ciment de notre cohésion politique et sociale, selon Yannick Buttet. Grattez le ciment de la cohésion et, évidemment, le pilier démocratique s’effondre sur la vache à lait. Adieu veau, vache, cochon, couvée…

Le problème avec cette armée vache à lait, c’est qu’elle coûte le lard du chat: 4,4 milliards par an. C’est un peu cher payer pour un symbole identitaire et la préservation de la culture de milice. A ce taux, autant se payer Migros ou Coop, comme client desquelles chacun de nous peut se reconnaître. Les deux enseignes orange captent à elles seules 70% du marché suisse du commerce de détail, alors que l’armée ne retient que moins de 40% des jeunes d’une classe d’âge. Coop et Migros relient ainsi davantage les Suisses entre eux, participent davantage à la culture commune que les casernes et les biscuits militaires.

Le parlement aura donc passé deux jours à discourir sur les vertus de la milice, le souvenir des mobilisés de 39-45, la tradition et la branche sur laquelle la Suisse serait assise. On a parlé de l’armée que l’on aimerait conserver, par nostalgie ou patriotisme, pas de celle dont le pays a besoin pour sa sécurité ni de celle qu’il peut se payer.

Il y a la réduction des besoins en hommes provoquée par un équipement toujours plus hautement technologique. Dans l’entourage direct d’Ueli Maurer, on trouve des officiers généraux prêts à avouer qu’une armée de 40 000 hommes serait suffisante et adaptée aussi bien aux nouvelles missions qu’aux enveloppes budgétaires accordées par le parlement.

Mais il y a surtout la nécessité de passer effectivement à la politique de «la sécurité par la coopération» qu’avait initiée en son temps Adolf Ogi, après le rapport du secrétaire d’Etat Edouard Brunner. A quoi peut bien nous servir une armée prévue pour résister tant bien que mal à des chars ou des escadrilles déboulant de l’Est, se demandait il y a peu l’ancien chef de l’armée Christophe Keckeis, alors que les nouvelles menaces sont le terrorisme, la criminalité organisée, les cyberattaques ou les conséquences des crises sociales, voire, pour le pire, les attaques d’Etats voyous par des fusées balistiques.

Contre aucun de ces dangers la Suisse ne peut se protéger seule. Elle aura besoin soit du parapluie de l’OTAN, soit de l’échange de renseignements et de la collaboration policière et militaire à l’échelle de l’Europe.

Mais qui veut entendre cette vérité, alors qu’il est si confortable de garder sa vache dans son champ?

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