Du bout du lac

Les larmes comme antidote paradoxal à l’overdose de guimauve

OPINION. On croyait avoir tout vu en matière d’émotions factices. Jusqu’à ces enfants de migrants séparés de leurs parents aux Etats-Unis, qui ont forcé Donald Trump à s’incliner devant plus fort que lui

A force de dégouliner, d’engluer tous les sujets, d’infiltrer les moindres interstices du réel, l’émotion a bien failli nous dégoûter pour de bon. A coups de photos de chatons mignons jusqu’à la nausée, de citations de Gandhi en italique, d’indignations hollywoodiennes au Forum de Davos et autres pitreries larmoyantes, l’humanité connectée commençait à fondre au soleil du siècle comme un énorme gâteau de sucre rose oublié sous la véranda.

D’abord, le cynisme

Saturée de bons sentiments, elle était à deux doigts de se vomir elle-même, dans une sorte de crise collective de diabète mental. Pour contenir l’overdose de guimauve, elle s’est donc ruée sur le seul antidote immédiatement disponible: le cynisme. A haute dose et sans ordonnance. Avec d’étranges effets secondaires, observables dans nos entourages respectifs. Ce collègue, par exemple, surpris à 17 heures sur Instagram, les yeux rougis par la mort subite du chien d’Eva Longoria, puis ostensiblement indisposé une heure plus tard sur une terrasse par un accordéoniste rom et sa mendiante outrecuidance. Ou alors cet ami, qui pourrait être vous, ou moi, un peu ému par la dérive de l’Aquarius, mais révulsé par un rappel d’impôts.

Ballet mortifère

Comme une sorte de ballet mortifère, ce lancinant va-et-vient entre débauche sentimentale et carence compassionnelle semblait être en passe d’invalider toute espèce de capacité d’indignation fertile à l’échelle de la planète. Irrémédiablement, nous érigions l’indifférence en hygiène de survie. Nous fermions les écoutilles à double tour, ne laissant filtrer que quelques mièvreries de sucre glace. Une monstrueuse évidence se faisait jour: nous ne pouvions plus rien changer, nous ne changerions plus rien.

Cette fois, c’en était trop

Et puis vinrent 2300 enfants, séparés de leurs parents migrants à la frontière américaine. Et leurs larmes, surtout. Exactement les mêmes que celles de nos enfants. Des larmes captées dans des centres de rétention et diffusées urbi et orbi par la magie des réseaux. Logiquement, le ballet mortifère aurait dû se poursuivre: émotion, indignation, puis rien du tout, jusqu’à la prochaine émotion. Mais non. Cette fois, c’en était trop. Pénurie d’antidote, impossible indifférence. Y compris et surtout dans l’entourage de l’improbable président américain. Contraint, pour la première fois, de s’incliner devant plus fort que lui: sa femme, sa fille, et le monde entier.

Rien n’est réglé. Ni pour les enfants migrants, ni pour tous les Aquarius à venir. Mais le 20 juin 2018, pour la première fois depuis longtemps, l’émotion a retrouvé sa place, ses droits et son pouvoir. Elle a retrouvé la raison. Et quand ces deux-là se mettent à marcher main dans la main, tout redevient possible.


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Merci Esther, on vous a bien comprise

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