Revue de presse

Des larmes et de la sueur après l’arrestation de Carles Puigdemont

L’ex-président catalan doit comparaître devant la justice allemande ce jeudi. Et à nouveau, les médias se déchirent sur la question de sa culpabilité

L’ex-président indépendantiste catalan Carles Puigdemont, arrêté dimanche en Allemagne sur la base d’un mandat européen émis par l’Espagne, sera donc présenté ce lundi à un juge pour confirmer son identité, première étape en vue d’une éventuelle remise à l’Espagne. Les faits, survenus dans le nord du pays, à la frontière avec le Danemark, ont suscité une vague de protestation en Catalogne. Des rassemblements ont donné lieu à des affrontements entre indépendantistes et forces de l’ordre à Barcelone, au moins une centaine de blessés à la clé, selon les derniers chiffres.


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La première manif «aurait rassemblé 55 000 personnes», selon le quotidien catalan El Periódico, cité par Courrier international. Elle s’est déroulée sans incidents et s’est achevée devant le consulat allemand, aux cris de «Puigdemont est notre président» et «Cette Europe est une honte». Mais la seconde a dégénéré en affrontements violents entre les manifestants et les autorités, jusque tard dans la soirée. «La police catalane a lancé plusieurs charges. On aussi entendu des tirs en l’air.»

De leur côté, les manifestants ont projeté des œufs, des bouteilles et des grilles de fer sur les policiers. D’autres manifestations, plus modestes, ont été organisées dans les villes de Lérida et de Tarragone, et des routes ont été bloquées. Sur les réseaux sociaux, on avertit le monde entier du «retour de la dictature en Espagne» et l’on rappelle la mémoire de l’avocat et homme politique catalan Lluís Companys, qui fut président de la Généralité de Catalogne de 1934 à sa mort, exilé en Bretagne après la guerre civile espagnole, arrêté par la Gestapo et livré au régime franquiste par le régime de Vichy, puis exécuté. De quoi faire s’étrangler – entre bien d’autres – la gauche française et le président du Conseil exécutif de Corse:

Mais en attendant, fini, donc, «la farce du gouvernement en exil», titre El País qui, dans un commentaire intitulé «Puig-the-end», voit dans ces événements «la fin prosaïque, vulgaire, d’un héros ringard, mais aussi un signal donné sur cette impunité dont il pensait pouvoir jouir avec le «soutien» de l’Union européenne, comme un étudiant voyageant par InterRail qui n’aurait pas remarqué que l’internationalisation du conflit catalan équivalait à une internationalisation du ridicule». Tandis que l’autre camp, celui des séparatistes, est évidemment d’un avis différent, et supplie les Allemands de ne pas se rendre «complices»:

A Madrid toujours, El Mundo écrit que «la police allemande a mis fin au voyage européen destiné à humilier l’Etat espagnol et à perpétuer la farce d’une république qui a brisé la société catalane en deux. […] Pendant ces cinq mois de fuite, la société espagnole, elle, a été stupéfaite par son cirque. Il est rassurant de voir, enfin, que dans un Etat de droit, personne n’est au-dessus des lois.» Et, s’adressant directement aux séparatistes: «Il est temps pour le mouvement d’indépendance de se reconsidérer. A présent, vous savez qu’en dehors de ces lois, il n’y a que des larmes.»

«Poésie», aussi, dans La Vanguardia, qui cite Jean Cocteau: «Le tact dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin.» Le quotidien de Barcelone explique qu’il y avait un principe d’opportunité à arrêter le «fuyard» en Allemagne, puisque «c’est un Etat où la rébellion est jugée de la même manière qu’en Espagne». Ainsi, il devrait y avoir maintenant «une accélération dans la formation d’un gouvernement composé d’une nouvelle génération de politiciens, qui travailleront pour récupérer leur autonomie régionale» garantie par l’Etat central, avec des «institutions qui dialogueront avec Madrid pour résoudre le problème des prisonniers» politiques.

Autre son de cloche dans le catalophone El Punt-Avui, qui titre ce lundi, en allemand dans le texte, «Freiheit!» («Liberté»!). Pour ce quotidien, «les juges allemands, belges, suisses et britanniques ont maintenant la possibilité (le devoir) de dire à l’Espagne que ça suffit!». Le problème est devenu européen, et l’Europe ne peut ajouter une briquette dans le feu de la douleur. Tous ces gens en prison! s’exclame-t-il. C’est une «honte» que Puigdemont ait dû y passer sa première nuit». La balle est dans le camp du président Rajoy.

Comment sortir de l’impasse?

La Frankfurter Allgemeine Zeitung, elle, met le doigt sur le débat qui a déjà commencé an Allemagne: «Puigdemont doit-il être extradé vers l’Espagne et la République fédérale doit-elle participer à la bataille pour l’indépendance de la Catalogne», dont la seule certitude est «actuellement de se trouver dans une impasse»? Car cette arrestation «pourrait à nouveau mobiliser les séparatistes contre Madrid ou au contraire aggraver les dissensions internes au sein du mouvement», craint Le Monde.

L’affaire prend donc «une tournure hautement politique», pour Die Welt. «Madrid veut l’élimination des activistes catalans et garder la main sur la situation dans la province – politiquement et psychologiquement – aussi longtemps que les séparatistes resteront aussi confus et divisés. […] Après une éventuelle extradition, cependant, les politiciens [européens] pourront agir, et ils devraient le faire de toute urgence. L’Allemagne et l’UE ont déjà arbitré des problèmes en Estonie ou à Chypre, souvent avec beaucoup d’insistance. […] Barcelone constitue la prochaine grande tâche commune. Les problèmes catalans ne sont pas insolubles.»

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