Sur les réseaux

Avec l’arrivée des pétitions, Facebook ouvre la boîte de Pandore

Une nouvelle fonctionnalité permet aux utilisateurs de défendre une cause. Lancé aux Etats-Unis, l’outil ne fait pas l’unanimité

L’empire de Mark Zuckerberg se dote d’une nouvelle arme: la pétition. Facebook vient d’ouvrir un espace baptisé Community Actions, qui permet aux utilisateurs d’interpeller les pouvoirs publics sur des sujets précis. Lancé aux Etats-Unis, le service accueille seulement des requêtes politiques au niveau local ou national. Il s’agit de renforcer le lien entre institutions et citoyens américains.

Les premières pétitions n’ont pas tardé à éclore. Une ONG demande un moratoire sur le forage pétrolier et gazier dans le Colorado, des citoyens réclament la construction d’un centre des arts de la scène en Floride et une association de quartier de Philadelphie aimerait que la ville installe des passages piétons devant une bibliothèque. A chaque fois, les responsables politiques sont identifiés sur la page de la pétition.

«Une décision commerciale»

Selon l’entreprise, les internautes ont le pouvoir de changer les choses. «Chaque jour, les gens se rassemblent sur Facebook pour défendre des causes qui leur tiennent à cœur, notamment en communiquant avec leurs représentants élus, en organisant une collecte de fonds ou en créant un groupe. Grâce à ces outils et à d’autres, nous avons vu des gens rallier des soutiens et obtenir des résultats sur des questions qui comptent pour eux», affirme un porte-parole de Facebook au média américain Tech Crunch.

Le projet répond également à des objectifs économiques. «C’est d’abord une décision commerciale. Le déploiement de cette fonctionnalité va permettre d’augmenter le temps passé sur la plateforme. Réinvestir le politique de manière plus positive vise sans doute à améliorer l’image de l’entreprise», indique au Temps Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne et spécialiste des réseaux sociaux.

Stratégie risquée

La participation citoyenne est vue d’un bon œil par Mark Zuckerberg. L’idée apparaissait dans ses bonnes résolutions pour 2019. «Voulons-nous que la technologie continue de donner la parole à un plus grand nombre de personnes, ou est-ce que les gardiens traditionnels contrôleront les idées qui peuvent être exprimées?» se demandait le patron de Facebook sur son compte personnel.

Avec l’arrivée des pétitions, il semble avoir tranché la question. Cette stratégie n’est pas sans risque. La difficile modération des contenus ou les soupçons d’ingérence russe pendant la présidentielle américaine ont abîmé l’image de la plateforme. Résultat: la fonctionnalité est accueillie froidement sur les réseaux sociaux. «J’attends que les trolls russes et pro-Trump se précipitent pour en profiter pour leur propagande», écrit @TheDarkPixel sur Twitter.

«Confiscation du débat public»

Les conditions d’utilisation sont encore floues, et cela inquiète de nombreux internautes. Est-ce qu’une force étrangère pourra instrumentaliser une pétition? Tous les sujets politiques, même les plus polémiques, pourront-ils être abordés? Qu’en sera-t-il de la modération? Beaucoup de questions restent en suspens. Le dispositif technique n’est pas neutre. Le nombre de signataires s’affiche sur la page, mais pas leurs noms. Seule l’identité des amis qui soutiennent la cause est visible. Une situation qui pourrait déranger les utilisateurs qui ne souhaitent pas partager leur orientation politique avec leur entourage. Et cette information sensible atterrira dans les mains de Facebook. «Un pas de plus vers la confiscation du débat public», estime le socialiste vaudois Jean Christophe Schwaab.

Les moins pessimistes voient en cet outil un atout pour la démocratie. «Cela fait de Facebook une plateforme de campagne encore plus efficace!» tweete @wahl_beobachter. Le succès attendu des pétitions est toutefois à double tranchant. Trop nombreuses, les causes pourraient perdre en visibilité et donc en efficacité. Surtout, cette contribution citoyenne permanente risque d’entrer en collision avec le rythme plus lent du débat démocratique. Selon Olivier Glassey, la capacité d’écoute du système politique n’est pas assurée: «Les pétitions pourraient provoquer plus de désillusions que de fins heureuses.»

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