L’art peut-il sauver le monde? Tel est le titre un brin ronflant d’un débat que le Grand Théâtre de Genève organise, en collaboration avec Le Temps, jeudi prochain. Vaste question… mais finalement pas tant que ça. Car dans le fond, le simple fait de la poser induit pour moi une réponse affirmative. Oui, l’art peut sauver le monde! Prenez Guernica, le chef-d’œuvre de Picasso, qui a contribué à alerter l’opinion sur la tragédie de la guerre d’Espagne. Ou Le Dictateur, cette merveille chaplinienne qui dénonçait le nazisme avant même que les Etats-Unis ne s’engagent dans la Seconde Guerre mondiale.

Ces exemples, comme tant d’autres me direz-vous, tiennent finalement plus de l’éveil des consciences que du sauvetage littéral du monde. Certes, si ce n’est que l’accumulation de consciences éveillées peut être une vraie force. Lire 1984 ou Sa Majesté des mouches permet de comprendre – et d’éviter – bien des dérives autoritaires. Ce n’est pas un hasard si, de tout temps, l’émergence d’une dictature s’est accompagnée d’une censure visant à museler les artistes, ou du moins à s’assurer qu’ils servent le pouvoir. Et c’est ainsi, souvent, que se développe un art dissident, passionnant dans sa faculté à masquer sa dimension politique.

Faire surgir des mondes

L’autre jour, alors que je visitais en sa compagnie sa belle expo lausannoise, Chantal Moret m’expliquait comment, lors d’une résidence au Zimbabwe, elle avait réalisé une série de toiles dénonçant métaphoriquement le régime autoritaire de Robert Mugabe. Mais il n’y a pas que les dictatures qui se méfient de l’art. Il y a deux ans, le gouvernement japonais n’avait guère apprécié que le réalisateur Hirokazu Kore-eda reçoive une Palme d'or pour un film, Une Affaire de famille, qui mettait en lumière la précarité dans laquelle vivent de nombreux Tokyoïtes.

Sur l’exposition de Chantal Moret:  Le paradis, c’est les autres

Ce dimanche, RTS 2 diffuse en fin de soirée un beau documentaire de Benoît Rossel: In Art We Trust. Le réalisateur franco-suisse y interroge le statut d’artiste, sa mythologie, l’idée du «démiurge qui fait surgir des mondes», dit-il. On y croise une quinzaine de créateurs, filmés dans leur atelier. Mais aussi quelques étudiants terminant leur cursus, et auxquels le Genevois John Armleder conseille de ne pas expliciter leur démarche – «on dirait que vous vous excusez».

L’artiste est un être en quête d’équilibre, souligne In Art We Trust. Equilibre qui peut être esthétique ou mental, en lien avec le monde qui l’entoure ou le temps qui passe. Parfois, l’artiste est un solitaire. Laurent Grasso, qui apparaît dans le film au côté de Pharrell Williams, aime quant à lui les échanges et les collaborations. Et il en est convaincu: l’art est un moyen de comprendre le monde. Et donc de potentiellement le sauver, ai-je envie d’ajouter.


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