Conférence de conciliation

De l’art de pleurnicher en politique

OPINION. Contre l’avis d’un lecteur qui lui trouvait un esprit trop chagrin, notre chroniqueuse défend la plainte en politique. Parce que toute avancée suppose de faire reconnaître ce qu’il y a d’insatisfaisant autour de nous. Parfois, en geignant

Une pleurnicheuse. Dans un courrier, c’est ainsi que me traitait un lecteur agacé. Je me plains trop. Du manque de politique familiale, des inégalités qui persistent. Tout fonctionne, et a toujours fonctionné malgré tout, disait-il. Des femmes ont survécu sans garderies. Des hommes sans congé paternité. Des filles avec du matériel scolaire sexiste. Si vous me lisez toujours, Monsieur, j’aimerais vous dire que j’ai été impressionnée de réaliser comment vos parents ont tout mené de front. Mais que si mes chroniques ne vous semblent que pure geignardise, je me suis sans doute mal fait comprendre.

Ainsi, durant la session d’été des Chambres fédérales, j’ai été tout simplement enthousiasmée par les avancées obtenues sur deux dossiers. Mais pour en arriver là, il aura fallu de la réflexion, de la conviction et – aussi, oui, sans doute, quelques pleurnichages.

Les garderies et les quotas

D’abord, le parlement a prolongé les programmes d’impulsion aux garderies. Sur le fond, (presque) plus personne ne conteste les difficultés des parents qui chouinent de ne pas réussir à concilier travail et famille. Restait la forme: est-ce une tâche fédérale? Ne faudrait-il pas désormais laisser la politique publique vivre sans ces soutiens? Cette approche théorique ignore la pénurie qui continue à sévir. A deux voix près, la prolongation l’a emporté.

Des remontrances

Autre dossier, autre courte majorité: l’introduction de «quotas» de femmes, limités dans le temps, dans les organes dirigeants des grandes entreprises. Là aussi, il a bien fallu entendre les éternelles plaintives et admettre qu’un plafond de verre existe bien lorsqu’il y a 94% d’hommes dans les directions, et 84% dans les conseils d’administration. Choisir la transparence en ne prévoyant aucune sanction, ce n’est pas la révolution. Et pourtant, pour obtenir l’unique voix d’écart et gagner, il a fallu compter sur le courage de quelques collègues, hommes et femmes, qui ont bravé les consignes de leur parti – et, pour certaines, subi leurs remontrances.

Une injustice reste une injustice même si elle a des siècles d’existence; la combattre n’est pas méconnaître que beaucoup ont dû faire avec. Néanmoins, pour poursuivre sur la voie du progrès, il faut bien relever les insuffisances du système, pour essayer ensuite de les combler. Et si vous appelez ça du pleurnichage, alors vous risquez bien de m’entendre encore pleurnicher.


Chronique précédente

Disparition du «Matin»: du mépris aux regrets

Publicité