On regardait passer les trains. De temps à autre, on s'asseyait devant le petit film de sa vie, laissant le monde glisser sous ses yeux d'un air distrait. Il n'y avait jamais d'urgence ni à mettre fin à l'état contemplatif ni à adopter le dictat de son rythme. Bien sûr, le rythme était autrement plus lent qu'aujourd'hui mais la fureur était la même, sauf qu'elle ne vous sautait pas constamment à la gorge. Lorsque cela se produisait, il fallait alors s'extirper de la pénombre pour la comprendre. Le sens critique et la réflexion, autant d'allumettes que l'on craque devant son visage qui s'illumine aussi vite qu'il ne retombe dans l'obscurité. Maudite condition humaine. 

J'ai de plus en plus l'impression que le monde va trop vite. Comme si la vie nous avait condamnés à écouter des 33 tours, 45 fois par minute. Et encore, depuis, on a inventé l'infect format mp3 qui contraint nos oreilles à la médiocrité sonore, désormais érigée en standard. "Oui, mais tu peux stocker 20 000 chansons!", m'avait rétorqué un postillonnant vendeur à l'haleine fétide qui prenait le tutoiement comme un marqueur juvénile. J'avais tourné les talons. Peut-être même en murmurant une insulte crasse. Ai-je pour autant banni la musique numérique? Hélas non. Mais comment préférer le sillon et l'aiguille à la pression sans effort d'un doigt sur un bouton? C'est désormais par cette même pression que je renvoie les titres déplaisants aux oubliettes de ma mémoire RAM. Parfois même sans les avoir vraiment écoutés. On l'appelle l'ère du zapping.

Mercredi, alors qu'une conseillère fédérale présentait ses adieux, le même sentiment est réapparu. Celui de la vague qui inonde les réseaux. En moins de temps que ne prend un café à couler, je fus submergé. Submergé d'information brute d'abord, englouti d'analyses ensuite, avant de succomber sous le flot des prospectives et des retours sur "sa vie, son oeuvre" qui avaient toutes leurs places dans des pages nécrologiques. Bon soldat numérique, j'ai sorti l'artillerie lourde, les veines gonflées à l'effervescence médiatique, crachant les tweets comme une vieille Maschinengewehr 42. Désolant.

Je zappe, je tweet, je ne poke plus parce que c'est ringard, un forward à la limite. On relaie, on emphase, on exagère, on se trompe. Véracité? A vérifier, si on en a le temps. Mais tétanisé à l'idée de rater le train, comment voulez-vous que l'information transite par le cerveau?

Et pourtant, quel courage de rater les trains lorsqu'il s'agit de comprendre le monde ou l'expliquer. Un courage perdu pour tous ceux qui ne ratent plus leur train, même lorsqu'il s'agit d'éterniser un baiser qu'ils croyaient seulement volé.

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