Performance

L’artiste Tom Sachs détourne les sésames rouges à croix blanche 

Le New-Yorkais a confectionné puis vendu de faux passeports suisses pour dénoncer le caractère superficiel des frontières. Une performance qui n’a pas vraiment ému les internautes helvétiques

Détourner les symboles, les inventions, jouer avec les images de luxe: l’artiste new-yorkais Tom Sachs en a fait sa marque de fabrique. Après s’être amusé à revisiter les poupées Barbie, les restaurants McDonald’s ou encore l’Apollo 11 et la cérémonie japonaise du thé, le sculpteur-plasticien âgé de 52 ans a tout récemment jeté son dévolu sur les passeports suisses. Dans un élan contestataire, Tom Sachs a conçu de faux papiers rouges à croix blanche avant de brader les précieux sésames pour 20 euros à la Galerie Thaddaeus Ropac de Londres le week-end dernier. L’enjeu? Démontrer que tous les documents d’identité ne sont pas égaux.

A l’aune du Brexit, Tom Sachs articule son travail autour d’une préoccupation majeure des citoyens britanniques: «Vais-je pouvoir me déplacer aussi librement qu’avant?» Avec ce projet, il vise à abolir les frontières jugées superficielles et éliminer le concept de nationalité. «Le Bureau suisse des passeports représente l’incarnation de cette superficialité, l’antithèse de la liberté, de la circulation des personnes et des biens», argumente Tom Sachs dans un communiqué de presse. Avec sa version de l’institution helvétique, «tous les hommes et toutes les femmes peuvent devenir suisses».

Démarche contestataire

Avant d’obtenir leur passeport, les visiteurs devaient se faire photographier, remplir un formulaire et répondre à une série de questions formulées par un «officier d’état civil» telles que: «avez-vous déjà soutenu le mal?» ou encore «combien de partenaires sexuels avez-vous eu au cours de l’année précédente?». Pas sûr que les commissions communales de naturalisation, qui se distinguent régulièrement pour leur intransigeance, goûtent la plaisanterie. Au moment de récupérer leur sésame, les visiteurs ont découvert une étrange mention à l’intérieur: «280 camions d’or nazi blanchis en Suisse – valeur nette estimée à 7 milliards de dollars.» Pas de doute, le message de Tom Sachs est politique.

Sur les réseaux, c’est avant tout les propos de l’artiste à l’agence Reuters qui ont fait polémique: «Le passeport suisse représente le statut suprême en matière de nationalité… C’est un paradis fiscal. Personne ne va bombarder la Suisse parce que les bons et les méchants ont leur argent là-bas.»

«Donneur de leçons»

Un «discours caricatural» et un côté «donneur de leçons» qui n’ont pas manqué d’irriter les internautes. «Je n’apprécie pas du tout l’image qu’on veut donner à notre pays. Je suis choqué par cette vente, c’est irrespectueux!» lance l’un d’eux. «Un Américain présentant en Angleterre des œuvres critiquant la Suisse, quelle plaisanterie, renchérit un autre. Notre passeport n’est pas à vendre… Notre pays avec ses qualités et défauts ne doit pas non plus être mis au pilori par les bien-pensants d’ici ou d’ailleurs.»

Face à l’ire de ceux qui exhortent la Confédération à réagir, de rares aficionados volent au secours de l’artiste: «C’est fou le nombre de Suisses coincés qui n’ont pas d’humour, ricane un internaute. Peut-être sont-ils trop susceptibles ou ont-ils honte de notre passé? Certaines vérités font mal, spécialement quand on utilise la dérision pour le dire. Moi j’aime ce genre d’humour empreint de vérité.»

«Un monde tel qu’on le veut»

Conscient du caractère provocateur de son installation, Tom Sachs persiste et signe. «Ces passeports sont bien évidemment faux et ne sont pas autorisés par le gouvernement suisse, mais par mon studio, rappelle l’artiste. Cela ne fonctionnera peut-être pas pour traverser l’aéroport de Londres Heathrow, mais cela pourrait marcher ailleurs. Pour changer les choses, il faut d’abord imaginer le monde non pas tel qu’il est, mais tel qu’on le veut.» Si la vente de passeports est désormais terminée, l’exposition reste en place pour un mois.

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