Nouvelles frontières

L’Asie ne sauvera pas le monde

L’Asie est-elle l’avenir du monde? Voilà un bout de temps que l’on prophétise qu’elle en sera l’épicentre au XXIe siècle. Sur le plan économique, le mouvement de bascule de l’Atlantique vers le Pacifique se vérifie chaque jour. Après deux siècles de domination occidentale, l’Orient devrait prendre le relais. Ou plutôt l’Asie-Pacifique, ce qui inclut les Amériques. Depuis la stratégie dite du «pivot» lancée par Barack Obama, tout le monde s’y met: Russes, Européens, Sud-Américains, Africains se tournent vers l’Asie de l’Est et sa locomotive, la Chine.

Mais il n’y a pas que l’économie. Ce virage vers l’Asie, dans le remodelage d’un nouvel équilibre mondial, pourrait aussi être culturel et philosophique. En fait, il le faut si l’on espère sauver notre planète. C’est ce qu’expliquait au Temps, en début de semaine, le directeur ad interim de l’ONU à Genève, Michael Møller: «L’Occident vit depuis quelques siècles sur le principe selon lequel le droit de l’individu est plus important que celui de la communauté. C’est l’inverse en Asie. Je suis convaincu que, pour la survie de la planète, il va falloir se pencher beaucoup plus vers le modèle asiatique. C’est un changement fondamental de la manière dont on vit, dont on s’organise, dont l’individu voit son rôle dans la société. Cela entraîne un changement culturel et existentiel. On a tellement malmené notre planète que, si l’on veut survivre en tant que race, il va falloir réorganiser la manière dont on interagit entre communautés.»

Des propos assez similaires avaient déjà été tenus par l’ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce Pascal Lamy: pour penser la globalisation, il faut faire émerger de nouvelles valeurs globales. Les «valeurs universelles», élaborées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ne peuvent plus jouer ce rôle car elles sont trop associées à l’Occident, expliquait-il. Nous devons tenir compte des modes de pensée africains et asiatiques pour construire un nouveau langage sur le «bien public global».

Ces réflexions sont stimulantes. Plus, dérangeantes. Elles postulent une faillite de la pensée occidentale pour gérer les relations entre les peuples, ainsi que la cohabitation entre l’homme et la nature.

Vu l’état de la planète et des relations internationales, on peut difficilement leur donner tort. Mais est-il exact de qualifier les «valeurs universelles» qui président au système onusien de valeurs «occidentales»? N’est-ce pas le prolongement d’une forme de paternalisme qui minimise tout ce que les peuples et nations non européens ont apporté à l’élaboration de ces normes?

Qu’est-ce qui permet, par ailleurs, de penser que la culture asiatique, et chinoise en particulier, serait mieux à même de régler les conflits entre les hommes d’une part, entre l’espèce humaine et la nature d’autre part? Para­doxalement, le sens de la communauté des Asiatiques – qui s’érode comme il s’est érodé autrefois en Europe face à l’irruption de la modernité – n’est pas plus porteur de solidarité que l’individualisme occidental. L’égoïsme est un défaut universellement partagé.

Il en va de même de notre relation à la nature. Le besoin de domination, de maîtrise de celle-ci se retrouve dans la plupart des cultures. Tout comme la nécessité d’un retour à la nature, d’un plus grand respect de celle-ci est une aspiration universellement partagée.

Plutôt que la culture, n’est-ce pas les valeurs marchandes dominant l’ensemble du monde qu’il convient d’interroger?

Qu’est-ce qui permet de penser que la culture asiatique, et chinoise en particulier, serait mieux à même de régler les conflits entre les hommes d’une part, entre l’espèce humaine et la nature d’autre part?

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