Le confinement a beau chambouler le monde au dehors, il ne change pas fondamentalement qui nous sommes au dedans. Et si chacun tente tant bien que mal d’évacuer la pression, certains le font avec un supplément de classe.

J’admire ces marathoniens, dévoués au point d’avaler 40 kilomètres en sur-place sur leurs balcons; ces gourmets ultra-motivés qui enchaînent les fournées de moelleux, en direct le soir devant Cyril Lignac; ou ces yogis s’adonnant religieusement à leur session méditation, 6h30 tapantes et legging pimpant. Un peu moins glorieux, mon anti-stress à moi se trouve sur internet, plus précisément dans d’étranges vidéos d’ASMR.

Lire aussi:  ASMR, la curieuse pratique qui met les internautes «en transe»

C’est le cliquetis des ongles sur un vase, des chuchotements inintelligibles, le bruissement d’un fusain sur une toile… ou un sexagénaire américain qui se filme en mangeant des mochi. Il y a quatre ans, le monde découvrait, avec un certain effarement, l’«Autonomous Sensory Meridian Response», phénomène né dans les limbes de YouTube: des vidéos qui intègrent des stimulus sonores ou visuels pouvant provoquer, chez certains internautes, des frissons à la base de la nuque jusque sur le cuir chevelu, accompagnés d’une sensation de bien-être (non, je vous assure, rien de sexuel là-dedans).

Coiffures et aliens

Si quelques études scientifiques ont depuis été menées, redorant le blason de ces pratiques jugées saugrenues (une exposition sur le sujet sera bientôt vernie dans un musée suédois), on ne sait toujours pas exactement comment fonctionne l’ASMR. Cette palette de bruits nous ramène vraisemblablement à des souvenirs réconfortants: les histoires chuchotées au coucher, les cours de travaux manuels, les caresses de la brosse à cheveux – les vidéos de coiffure figurent parmi mes favorites.

D’autres prennent la forme de jeu de rôles déconcertants (visite chez l’ophtalmologue, enlèvement par des extraterrestres), ou étonnamment relaxants, comme un check-in à l’hôtel de ses rêves. Essayez: une simple recherche vous renvoie à des millions de résultats, rivalisant de micros high-tech et d’éclairages tamisés. Mais toujours, ce même sentiment de proximité, avec de parfaits inconnus qui, pourtant, vous regardent dans les yeux, vous murmurent des choses à l’oreille, vous servent le thé, vous toucheraient presque. Leurs voix comme des comptines familières.

Une ressource gratuite

Tabler sur son smartphone pour obtenir du réconfort: paradoxal, typique du millennial voire franchement déprimant? Plutôt une ressource gratuite et facile d’accès, particulièrement propice en ces temps de pandémie lorsque les câlins ne se donnent plus qu’en virtuel - mais que le besoin est réel. Pour ceux qu’il ne met pas mal à l’aise, l’ASMR permet d’ailleurs de réduire l’anxiété: une étude de l’University of Essex a observé un ralentissement de la fréquence cardiaque chez les amateurs.

Des parenthèses qui tombent à pic lorsque, incapable de trouver le sommeil, vos pensées se retrouvent aspirées dans un trou noir d’incertitude, de frustrations, d’angoisses et d’ennui. Là, affalé sur votre matelas, observer un jeune hipster vous tailler la barbe que vous n’avez pas n’aura jamais semblé aussi salvateur. Vous qui rêviez de retourner chez le coiffeur...


Chronique précédente

Nos solitudes, pièces d’un même puzzle