Revue de presse

Avec l’assistance vidéo, «l’arbitre de football n’est plus l’arbitre»

Le Video Assistant Referee (VAR), en usage en Russie pour la première fois lors d’une grande compétition internationale, divise. Ce lundi soir, le Portugal et l'Espagne ont fait l’expérience d’un système généreux en polémiques

S’il y a quelque chose qui commence à énerver un peu tout le monde dans cette Coupe du monde de football en Russie, c’est bien ces «allers-retours incessants des arbitres […] pour aller visionner leurs écrans de contrôle sur le bord de la touche». Ils ont bien «pollué les matches de lundi soir», Espagne-Maroc (2-2) et Iran-Portugal (1-1), déplore Courrier international. Déjà, les supporters, les joueurs et les dirigeants avaient estimé, dimanche 17 juin, que la Seleção brésilienne avait été lésée par l’arbitrage contre la Suisse.


Lire aussi: L’arbitrage vidéo, une justice sélective


Mais là, la coupe semble pleine, car «le but égalisateur et salvateur de l’Espagnol Iago Aspas a […] été validé en toute fin de match par l’assistance vidéo» (VAR, pour Video Assistant Referee), rapporte le quotidien madrilène El País. Et «le match Iran-Portugal a, lui, été interrompu à trois reprises par des recours» à cette technique, «pour des questions de penalty – accordé ou refusé – et pour un geste d’humeur de Cristiano Ronaldo au duel avec Morteza Pouraliganji et sanctionné d’un carton jaune». Les «frères ennemis» de la péninsule Ibérique ont ainsi vu leur place dans le classement final du groupe B s’inverser presque au dernier moment, grâce au (ou à cause du) VAR, avec la bénédiction du quotidien sportif espagnol Marca:

«Comme toute nouvelle technologie, ce système a besoin d’un temps d’adaptation, explique le site Foot Mercato. Mais dans un sport où chaque décision peut faire basculer l’issue du match, la marge d’erreur n’est pas permise. Alors forcément, chaque utilisation du VAR est épiée, contestée par tous.» Foot01.com en ajoute une couche en constatant que le journaliste sportif et consultant au Lille OSC Charles Biétry, connu pour être «plutôt du genre pondéré» – et il le prouve une fois de plus ici –, a confié sa désolation sur Twitter, face à «cette assistance technique qui dénature, selon lui, le scénario final»:

«Difficile de ne pas être d’accord» avec lui. L’utilisation du VAR sur la totalité de ces deux rencontres a été «pour le moins contestable, et pas seulement sur la fin de la rencontre. On pense notamment au rouge évité par Cristiano Ronaldo, et à l’impunité de Gerard Piqué sur un tacle plus que limite sur Khalid Boutaib.» Mais L’Equipe, pour sa part, nuance. A la seule question finalement intéressante, qui est celle de savoir si le VAR «permet de corriger certaines erreurs manifestes», elle répond oui. «Cela a été le cas lors de France-Pérou […]. L’arbitre avait donné un carton jaune à Edison Flores pour une faute sur Nabil Fekir qu’il n’avait pas commise. Son assistant vidéo lui a permis de punir le bon joueur, Pedro Aquino.»

Mais attention tout de même, car «sur les situations de penalty, définir une erreur est très délicat, tant les mêmes images peuvent donner lieu à des interprétations différentes d’un arbitre à l’autre. Mais sur les cinq situations où l’arbitre a laissé jouer avant de siffler penalty après intervention du VAR, certaines semblent bien correspondre à une faute réelle.» Le Figaro ajoute que celui-ci est déjà bien généreux «en polémiques» et cite notamment le cas de l’arbitre mexicain Cesar Ramos, qui n’avait «pas estimé nécessaire de revoir l’action du but égalisateur de la Suisse» contre le Brésil. Donc bonne chance à la FIFA qui va, après ce Mondial, «procéder à une vérification du système de… vérification. Gare aux maux de tête !» Et n’oublions pas de parer aux critiques, ralentissements, lenteurs, etc.:

De toute manière, en fin de compte, «c’est toujours la faute de l’arbitre, rappelle Libération. En 1972, Alfred Draper publiait A mort l’arbitre! et cela faisait déjà longtemps que ça durait. Depuis que le football existe, sans doute, l’arbitre est l’homme que l’on déteste, l’éternel mauvais rôle, le bouc émissaire tout désigné. La prolifération des images en direct, des ralentis et des émissions de football en tout genre n’ont rien arrangé. Et l’apparition du VAR, […] n’y change rien non plus, en dépit des apparences. Pour l’amateur de football, on est passé de «y’avait pas péno, là?» à «y’avait pas vidéo, là?» Et à la télévision, on est passé de «l’arbitre s’est trompé» à… «l’arbitre s’est trompé».» Comme soutien aux hommes en noir, on fait mieux.

«La vidéo allait régler tous les problèmes»

«Il y a trop d’injustices dans le football et la vidéo allait régler tous les problèmes», ironise de son côté le site Welovebuzz.com, très anti-VAR. «La vérité» serait «toujours rétablie. Et surtout, il n’y aurait plus de polémique sur les terrains de football.» Mais de rappeler ces évidences: «L’arbitre n’est pas un juge. […] Alors que le juge est censé «rendre justice» en appliquant strictement le droit, l’arbitre est pour sa part appelé à trancher entre deux parties en fonction de sa sensibilité. L’arbitrage, contrairement au jugement, fait appel à l’appréciation et l’interprétation de l’arbitre.»

Suite de la démonstration, un peu boiteuse tout de même si l’on observe l’histoire des tribunaux dits «généralistes»: «Deux juges ne peuvent différer sur le jugement d’une affaire, les deux font parler le droit et rien que le droit. Leurs références sont les mêmes et leur sensibilité reste en dehors du processus. Pour les arbitres, la chose est différente. Pour une même faute, deux arbitres peuvent avoir des avis différents. Une faute est parfois sifflable pour l’un et faisant partie du jeu pour l’autre. Les deux ont raison et chacun a sa propre interprétation de la situation.»

«La fin annoncée de l’arbitraire» n’a donc «pas eu lieu», en conclut Libé dans un autre article, de Lionel Schneider, le webmaster du blog Arbitrage 57. Pour lui, «le football réclamait presque désespérément l’assistance vidéo: vingt-cinq ans qu’on en parle. […] Il y a ceux qui pensent que la vidéo va rétablir la justice. D’autres qui redoutent un football aseptisé, robotisé. Et d’autres encore qui y voient un report de la responsabilité d’interprétation, depuis l’arbitre jusqu’au car régie des assistants vidéo.»

Un enjeu politique, aussi

Dans les coulisses, poursuit le blogueur, le VAR représente surtout «un enjeu politique considérable» pour la FIFA et son président, le Suisse Gianni Infantino: «Il divise au sein même du département arbitrage […], où Massimo Busacca, le boss des hommes en noir, et Pierluigi Collina, le patron politique de l’arbitrage de l’instance internationale, ne sont pas sur la même longueur d’onde. Busacca, qui lors de la dernière Coupe des Confédérations remettait en question l’utilisation du VAR en Russie, est fragilisé par l’arrivée de Collina et sait qu’il joue très gros sur cette Coupe du monde où l’introduction de la vidéo doit être réussie. «L’assistance vidéo est notre bouée de sauvetage», expliquait récemment l’arbitre français Clément Turpin. Alors «attention à ne pas toucher le fond».

Publicité