Le sang qui a taché les rues d'Omagh, en Irlande du Nord, était sombre. Cette couleur, la majorité des Nord-Irlandais aurait voulu pouvoir l'oublier à mesure qu'elle goûtait à une certaine normalité après vingt-neuf ans de violence. Ce sang a souillé le processus de réconciliation, les espoirs, la paix.

L'attentat à la bombe survenu samedi en plein après-midi est le pire carnage dans l'histoire des troubles qui secouent les six comtés du nord de l'île. En ôtant la vie à 28 personnes et en en blessant plus de 200, les assassins ont fait voler en éclats le timide sentiment de paix auquel goûte une grande majorité des Nord-Irlandais. Leur but était là. Les extrémistes républicains pro-irlandais avaient juré en octobre dernier de torpiller le processus de paix engagé. Selon eux, l'accord historique auquel ont souscrit, en avril, leurs «camarades» du Sinn Féin, le parti républicain de Gerry Adams, est une trahison. Pour ces jusqu'au-boutistes de la cause de la libération de l'Irlande, il est hors de question d'abandonner la lutte armée tant que le dernier des soldats britanniques n'aura pas quitté l'île. A leurs yeux, de paix véritable il ne sera question que le jour où les 32 comtés irlandais seront à nouveau réunifiés.

Par un acte aussi odieux que le massacre d'Omagh, ils veulent provoquer les groupes paramilitaires loyalistes qui défendent cette union de la Grande-Bretagne avec l'Irlande du Nord. Provoquer pour les encourager à reprendre leurs armes. Provoquer pour faire replonger l'Irlande du Nord dans ces années de conflit dont la page semblait enfin tournée.

Pourtant, cet attentat marque la mort de leur cause. Plutôt que de diviser le camp républicain, les partisans de la violence se retrouvent marginalisés. Ils n'ont pas réussi à dresser une communauté contre l'autre. Samedi, sur les lits d'hôpital à Omagh ou dans les petites maisons où on écoutait en famille le bilan s'alourdir d'heure en heure, la consternation était la même tant auprès des unionistes, des loyalistes, des nationalistes qu'auprès de la vaste majorité des républicains. Ainsi, via l'onde de choc projetée sur tout le pays, les extrémistes ont paradoxalement réussi à renforcer l'unité de la famille républicaine et à ressouder les deux communautés irlandaises autour du processus de paix.

Même Gerry Adams, icône de la lutte républicaine, a condamné sans équivoque et pour la première fois de l'histoire du mouvement un attentat commis par une organisation dérivant de son parti. Il avait soigneusement évité de le faire le 1er août dernier, lors de l'attentat de Bambridge qui a fait 35 blessés par souci de ne pas briser cette unité qui fait la force de sa stratégie de paix. Or, dimanche, le ton de son discours avait changé, rejoignant sans équivoque celui du premier ministre unioniste David Trimble et du premier ministre britannique Tony Blair.

Par sa condamnation unanime, l'attentat d'Omagh a renforcé un plan de paix décrit comme fragile. Les Nord-Irlandais, à nouveau tristement confrontés à ces traînées sombres de sang, sont plus déterminés que jamais à ne pas laisser passer la chance que leur offre ce processus de paix. Une chance qui leur permettra, à terme, d'oublier définitivement cette nouvelle blessure.

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