Chaque soir, ils sont des centaines, peut-être bien des milliers à se réunir sur Tahrir, la grand-place du Caire, là où tout a basculé un fameux 25 janvier. Ils y sont toujours. Ailleurs, à Tunis, la première à se révolter, à Tripoli où se jouent les dernières heures du tyran Kadhafi, à Manama (Bah­reïn) dont on parle à nouveau, à Rabat, longtemps réputée calme, et dans tant d’autres villes arabes, des hommes et des femmes pour qui la politique avait perdu toute saveur vivent debout, la tête haute et débattent de la liberté avec une passion qui bouleverse.

La rédaction du Temps a décidé de les rencontrer pour entendre, pour comprendre l’origine de cette fièvre révolutionnaire, ce sursaut de dignité que tant de discours disaient impossible. Pendant une semaine, nos envoyés spéciaux vont témoigner d’un monde qui nous paraissait hermétique et obscur, souvent entaché de préjugés idéologiques.

Que l’on ne s’y trompe pas.Il s’agit bien d’un printemps révolutionnaire d’une ampleur si rapide et si profonde que tous nos repères semblent datés, impropres à décrire le retour à la lumière d’une humanité oubliée par des dirigeants corrompus, brutaux et aveuglés par l’éclat de leurs palais. Tout semble être parti d’une jeunesse non politisée et d’intellectuels surpris par leur propre audace.

Bien sûr, ce souffle de liberté affrontera des vents contraires. Les problèmes socio-économiques sont complexes, et même vertigineux. Les révolutions sont rarement calmes, sans répliques, ainsi qu’en attestent les craintes des manifestants de la place Tah­rir, les hésitations à Tunis. Aucune réalité n’obéit aux idées, encore moins à des slogans autoproclamés. Trop de peuples ont été dépossédés de leurs idéaux ou trompés par l’usure du pouvoir. La démocratie est une flamme si fragile.

L’issue de ces combats nous concerne. Elle exigera une franche coopération fondée sur l’ouverture politique et les échanges économiques. L’Europe aurait tort de se barricader, elle qui vieillit et cherche de nouveaux débouchés.

Des frontières mentales doivent pourtant tomber. L’histoire qui semblait s’être arrêtée est à nouveau en mouvement, comme suspendue par l’espoir que tout peut changer. La preuve sublime que le désir de liberté et l’aspiration à plus de dignité sont irrépressibles. C’est la bonne nouvelle de ce début de XXIe siècle.