Vous ne connaissez peut-être pas Mathieu Gallet? Dommage. Car à suivre les péripéties juridico-médiatiques du jeune PDG de Radio France (41 ans depuis le 8 janvier, soit quelques mois de plus qu’Emmanuel Macron), l’on comprend mieux ce qui ne tourne pas rond dans ce mélange de pouvoir, de caste et de renvois d’ascenseurs qui façonne depuis des lustres l’audiovisuel public français.

Quelques mots, donc, sur le «feuilleton Gallet». Premier acte: cet ancien cadre ambitieux de Canal+, devenu sous le quinquennat Sarkozy conseiller médias de la ministre de la Culture Christine Albanel (2007-2009), puis proche collaborateur de son successeur Frédéric Mitterrand (2009-2010), atterrit à 33 ans à la présidence de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), gestionnaire d’un superbe stock d’archives et incontournable partenaire pour les productions télévisées. Bien joué! Acte 2: l’intéressé, malgré une controverse sur l’octroi de contrats biaisés par l’INA, se voit, en février 2014 et au début du quinquennat Hollande, nommé par le Conseil supérieur de l’Audiovisuel (CSA) à la tête du paquebot Radio France (plusieurs chaînes de radio nationales, un orchestre, des radios locales). Encore bien joué! Acte 3: l’intéressé, sitôt arrivé à la Maison de la Radio, se retrouve bousculé par une grève de 28 jours contre son plan d’économies (vingt millions d’euros de déficit), mais survit à force de compromis tous azimuts. Le rescapé a 38 ans. Chapeau bas!

Lire ici l'opinion de Matthieu Gallet: Face au «fake news», la nécessaire union des médias publics francophones

Matthieu Gallet fait de la résistance

Passons vite au quatrième acte dont le dénouement devrait intervenir à l’issue de son audition le 29 janvier devant le CSA. Lequel devrait statuer sur son cas deux jours plus tard. La formule 1 audiovisuelle Matthieu Gallet est en effet, depuis le 18 janvier, un bolide échoué sur le bas-côté des arrangements coupables avec l’argent public. Condamné ce jour-là par le tribunal correctionnel de Créteil à un an de prison avec sursis et 20 000 euros d’amende pour «favoritisme» lors de son passage à l’INA, l’intéressé est le dos au mur. La ministre de la Culture Françoise Nyssen l’a exécuté dans un communiqué. Emmanuel Macron – qui se crut obligé, en février 2017, de démentir de lui-même une prétendue relation homosexuelle avec le sémillant PDG – garde un prudent silence. Mais le patron de Radio France résiste. Une plainte déposée contre le parquet de Créteil pour «violation du secret de l’instruction». Une communication ciblée – malgré le jugement – sur la «présomption d’innocence» et sur le fait que son appel suspend la sanction judiciaire. Des réunions avec les syndicats qui, désormais, tiennent son sort entre ses mains. Le soldat Gallet se barricade dans sa tranchée.

Je ne vous ai pas raconté cette histoire pour enfoncer l’intéressé, tout de même accusé d’avoir fait rémunérer par l’INA, à hauteur de 500 000 francs, des sociétés amies qui, en échange, lui procuraient un «coach». Je vous l’ai raconté parce qu’elle prouve aussi ce qui ne tourne plus rond dans un audiovisuel public français dont les convulsions ont un écho lointain à l’heure de l’initiative helvétique «No Billag». Que doivent penser d’un tel feuilleton les contribuables qui acquittent, en métropole, la redevance de 138 euros par an? Comment ne pas s’étonner, vu un tel parcours, de la création discutable de la nouvelle chaîne télévisée d’info continue Francetvinfo, lancée en 2016 dans un paysage déjà saturé et alors que 36 millions d’économies sont exigées du service public? Que dire de l’incapacité de Delphine Ernotte, l’ex-dirigeante d’Orange devenue patronne du groupe France TV en avril 2015, à articuler un discours convaincant sur l’avenir de l’audiovisuel dans une société «tous écrans» dominée par les opérateurs de télécommunications et les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple)?

Rendre des comptes aux citoyens-payeurs

Devant les caméras de France 2 le 18 décembre, Emmanuel Macron a tranché d’une phrase: «Les usages sont en train de se transformer […] les jeunes regardent de moins en moins la télévision en linéaire […] Notre audiovisuel public reste structuré, dans son architecture, sur le monde d’avant.» Bien vu. A sa manière, toute l’histoire de Matthieu Gallet dit les soutes de ce «monde d’avant». L’audiovisuel public français gâche sa mission par un tel spectacle et par de telles incohérences stratégiques. Impossible, dès lors, de reculer le devoir d’inventaire. Impossible de ne pas rendre des comptes aux citoyens-payeurs. Impossible de ne pas se retrouver fusillé sur l’autel des réductions budgétaires partout imposées. L’incendie provoqué en Suisse par «No Billag» devrait inciter nos voisins à sortir l’extincteur d’urgence: sans exemplarité, l’audiovisuel public, financé par l’impôt, ne mérite plus son nom et pourrait bien finir, lui aussi, cloué au pilori.