S’il faut s’enthousiasmer pour les nouveaux musées cantonaux en construction à la gare de Lausanne, le nom qui a été retenu, Plateforme 10, ne rend pas hommage à l’envergure et à l’importance, pour la Suisse romande, de ce beau projet.

La question du nom peut paraître anecdotique, or elle ne l’est pas: nous sommes là dans le domaine du symbole, donc de l’essentiel. Cette dénomination, qui est loin de faire l’unanimité au sein de la population, pose deux problèmes de nature différente.

Le premier enjeu est d’ordre symbolique. Le choix d’un nom n’est jamais anodin: nommer, c’est créer, c’est déjà donner une direction, une orientation. Or la première chose que l’on constate, c’est que le terme «musée» n’apparaît plus dans la nouvelle dénomination. Cette décision, évidemment assumée, s’inscrit parfaitement dans l’air du temps: depuis quelques années — décennies peut-être — les choses, en particulier les bâtiments, ne sont plus caractérisées par leurs dénominations usuelles. Ainsi, ce qui était pendant des siècles une «bibliothèque» est devenu un «learning center», ce qu’on connaissait jusqu’à peu sous la dénomination de «gare», certains s’en souviennent encore, est devenu un «shopville», un office de poste est devenu un «postshop»; on pourrait multiplier les exemples… Au rythme où vont les choses, c’est un miracle que le nouveau parlement vaudois n’ait pas été rebaptisé «VD Congress», ou peut-être «House of the lords of Vaud», selon la logique qui veut que plus le nom sonne anglais, meilleur il est.

«Faire jeune»

Visiblement, au sein de certains milieux, le terme «musée» renverrait donc à un concept dépassé, poussiéreux et désuet. On s’ennuierait dans un musée. L’idée consiste dès lors à faire un musée, mais en quelque sorte sans trop le dire, histoire de ne pas effrayer les gens: bel exemple de nivellement par le bas! Nous nous préparons à construire un musée qui ne s’assume pas. Il y a par ailleurs dans ce choix une dimension politique: appeler un musée Plateforme 10, c’est entériner une forme de prise de pouvoir du monde de la communication et du marketing sur la culture; il semble ici que l'ambition soit surtout de créer une marque, comme on baptiserait un nouveau gel douche ou une boisson gazeuse.

Certes, c’est un mot français, ce qui évidemment constitue aujourd’hui un sérieux handicap

Aujourd’hui, ce que des générations un peu ringardes appelaient un «musée» devient donc une «plateforme». Cette volonté d’être branché et de «faire jeune» est en réalité parfaitement ringarde, en plus d’être maniérée et prétentieuse. Et quid de l’abréviation? P10 évoque dans le meilleur des cas un étage de parking-relais; d’autres se souviendront de la P26 de sinistre mémoire, ou peut-être de la loge P2… Les promoteurs du projet semblent d’ailleurs mal à l’aise avec le nom qu’ils ont eux-mêmes choisi, puisqu’ils communiquent également sous l’identité de «Plateforme des arts», certes imparfaite mais néanmoins meilleure.

Nommer un chat un chat

Le deuxième enjeu qu’on peut soulever est d’ordre pratique: un nom est aussi utile lorsqu’il s’agit de localiser un lieu. Un touriste se rendant à Paris trouvera facilement sur un plan le Musée d’Orsay, le Musée du Louvre ou le Musée de l’Orangerie. Ce même touriste, amateur de peinture et qui voudrait visiter le Musée cantonal des beaux-arts, risque bien de passer à côté, lorsqu’il verra écrit «Plateforme 10». Qui, sérieusement, hors des hautes stratosphères de l’ECAL, comprend ce que cela signifie?

En conclusion, il n’y a rien de honteux à faire ce que tout le monde fait partout ailleurs dans le monde, c’est-à-dire nommer un chat un chat, et un musée un musée. Certes, c’est un mot français, ce qui évidemment constitue aujourd’hui un sérieux handicap, mais c’est une dénomination qui a le mérite d’être claire, sobre et comprise de tout le monde, y compris des touristes tant convoités.

Nous voulons un musée ouvert, accessible aux Vaudois: ne tombons donc pas dans l’élitisme et la sophistication alambiquée, alors que nous n'en sommes qu’au baptême!