Arts

L’autodestruction réussit à Banksy

Vendredi, lors d’une vente aux enchères, l’artiste de «street art» a fait sensation en détruisant partiellement une de ses toiles estimée à près d’un million de livres.

Un cœur rouge. Voila tout ce qui reste de la toile de Banksy baptisée La petite fille au ballon rouge, vendue près d’1,3 million de francs lors d’une vente aux enchères chez Sotheby’s, à Londres. Le reste a été réduit en fines bandelettes. On pourrait y voir un symbole, si l’opération d’autodestruction de l’œuvre n’était pas qu’un buzz sur la Toile.

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L’événement a fait sensation. C’était vendredi 5 octobre au soir. Le gratin londonien s’était mis sur son 31 pour voir, une fois de plus, une œuvre du graffeur énigmatique de Bristol s’envoler à prix d’or. Estimée par la maison d’enchères autour de 300 000 francs, la toile représente une petite fille en robe noire, cheveux au vent qui tend le bras vers un ballon en forme de cœur emporté par une rafale.

Un coup de génie

Il a fallu que le coup de marteau du commissaire-priseur retentisse pour que, soudain, la toile glisse hors du cadre et se réduise en lambeaux. La scène filmée par tous les membres du public se répand sur les réseaux. On crie au génie, à la beauté du geste. On évoque «une belle réflexion sur le caractère éphémère du #StreetArt».

Sur son compte Instagram, Banksy s’amuse d’abord. «Adjugé vendu…», offre-t-il en commentaire de l’image désormais culte montrant la surprise du public. L’artiste ajoute ensuite une vidéo dévoilant le subterfuge. Visionnée plus de 8 millions de fois sur le réseau social, elle révèle qu’une broyeuse à papier avait été dissimulée dans l’épais cadre doré. «L’envie de détruire est aussi une envie créatrice», commente-t-il. Selon des témoins, Banksy aurait lui-même actionné le mécanisme à l’aide d’une télécommande.

A l’origine, La petite fille au ballon rouge avait été graffée au pochoir sur un mur de l’Est londonien en 2002. A l’époque, Banksy avait ajouté en lettres majuscules «There is always hope», «Il y a toujours de l’espoir» à côté de son graf.

«Là est sa vraie place», affirme un internaute sur Twitter. Mais il ne réalise pas que déjà l’image a été recyclée. D’abord reproduite par l’artiste en signe de soutien pour les réfugiés syriens sous le #WithSyria, l’œuvre recopiée sur d’autres supports est devenue un objet de profit. Vendredi, l’opération de Banksy avait pour but de dénoncer cette pratique.

Mais certains estiment l’offensive ratée. Selon un spécialiste interrogé par le Evening Standard, le tableau lacéré pourrait finalement valoir le double de sa valeur. Si bien que certains twittos en viennent à pointer le graffeur du doigt: «Pourquoi a-t-il a soigneusement arrêté la déchiqueteuse? L’œuvre n’est détruite qu’à moitié.»

Acte suspect

Les doutes surgissent alors. Sotheby’s et Banksy sont-ils complices? «Que nenni», affirme la maison d’enchères. Sur FranceInfo, Nicolas Laugero Lasserre, spécialiste du street art, estime: «Ce serait beaucoup trop de responsabilités à porter vis-à-vis des acheteurs. Sotheby’s est cotée en bourse, et le client, qui était prêt à dépenser plus d’un million d’euros, pourrait se retourner contre elle.»

Les responsables de Sotheby’s diraient donc la vérité: ils se seraient bien «faits Bankser». Et ils n’en sont donc pas mécontents, car pour la maison d’enchères américaine, cet événement est «unique dans l’histoire de l’art».

Ils ont pourtant la mémoire courte: le 17 mars 1960 à New York, l’artiste suisse Tinguely mettait sa machine baptisée Hommage à New York en mouvement. Quelques grincements, étincelles et nuages de fumée plus tard, son assemblage qui combinait 80 roues de bicyclettes, de vieux moteurs, un piano, des tambours en métal, un déambulateur pour enfant et une baignoire émaillée s’effondrait en morceaux.

Pour l’artiste, ce fracas évoquait d’abord le côté éphémère de la vie. Mais c’était surtout une prise de liberté face à son devoir de créer. Hommage à New York n’existe plus que dans les mémoires. Ce n’est pas le cas de La petite fille au ballon rouge.

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