Je suis absolument désolé, mais je vais vous parler de gouvernance sanitaire. Je sais que c’est un peu rêche, dit comme ça dans la pluie d’octobre, mais celles et ceux qui décideront malgré tout de me suivre quelques lignes encore constateront qu’il est possible de parler de gouvernance sanitaire et d’y prendre du plaisir. On fait ce qu’on peut, les temps sont durs.

Gouvernance sanitaire donc, puisque vous aurez remarqué comme moi qu’un nouvel acteur est entré dans la danse pandémique: le fédéralisme. On en avait un peu parlé en mars, c’est vrai, quand il a fallu s’asseoir dessus fissa pour la bonne cause. Mais il y avait plus urgent sur le feu, alors on a décidé d’oublier très vite ce petit écart existentiel, dès que les cantons ont repris la main.

Un long poker menteur

Cette fois, c’est différent. Le fédéralisme est l’enjeu du long poker menteur qui se joue entre Alain Berset (nom propre désormais synonyme de «la Berne fédérale», «le Conseil fédéral», «le gouvernement») et les cantons. Tout le monde observe Alain Berset, Alain Berset observe tout le monde; de part et d’autre, on sera bientôt en mesure d’annoncer si des mesures sont prises pour qu’on puisse prendre des mesures, mais personne ne bouge. On se tient. Prendre le pouvoir fait aussi peur que de le perdre. Alors on consulte, en mode blitz. On temporise, forcément.

Fortuits ou orchestrés, les éléments de langage martelés à tous les étages sont autant de variations autour du mantra d’avril: «Aussi vite que possible, aussi lentement que nécessaire.» D’une conférence de presse à l’autre, il faut «rechercher le point d’équilibre», «affiner», «ne pas trop ouvrir», «ne pas trop fermer», «placer le curseur au bon endroit», ajoutez ce que vous voulez.

A première vue, les sous-jacents de ces arbitrages sont la courbe des cas, des hospitalisations, des patients aux soins intensifs, des décès, bref: celle de notre capacité à éviter l’hécatombe. A y regarder d’un peu plus près (ou de travers, peut-être), une autre courbe tétanise les décideurs, dans leur ADN helvétique: celle des entorses au fédéralisme. Ou de la centralisation du pouvoir, si vous préférez.

Un principe actif

Poésie de la statistique (je vous ai dit que vous alliez prendre du plaisir), les deux courbes se ressemblent un peu. Une première vague en mars, inédite, et une deuxième qui se profile, dont on attend de découvrir l’ampleur. Mais la deuxième courbe est encore très anguleuse.

Un pangolin chinois nous aura offert un cours de rattrapage sur le fédéralisme, ses vertus et ses tracas quand vient l’orage. Cours dont je me risque ici à vous proposer un résumé à la hache, intuitif mais à peu près passable: le fédéralisme complique et ralentit la prise de décision stratégique; il facilite et accélère sa mise en place quand il déploie le plein potentiel de son principe actif: la subsidiarité.

Au jour le jour

Reformulé de façon moins pédante, nous avons besoin du fédéralisme pour être efficaces, peut-être même d’un fédéralisme poussé si loin dans le terrain qu’il permettrait par exemple de fermer un restaurant devenu cluster, mais d’épargner son voisin qui a fait tout juste, sur décision microlocale. Mais nous avons besoin d’y renoncer un peu quand la situation dérape. Et les décideurs le comprennent mieux que jamais.

La courbe de la centralisation a un avantage considérable sur celle de la situation sanitaire: nous la maîtrisons au jour le jour. C’est nous qui la dessinons comme nous l’entendons. Avec un peu de chance, nous apprendrons à arrondir le trait avant la troisième vague.


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Le péril vert

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