Un oui à l’initiative «No Billag» signifierait la fin des médias de service public, puisque cette initiative implique une privatisation totale de l’audiovisuel. C’est le premier danger, un danger qui se chiffre en milliers d’emplois perdus, en dizaines d’événements culturels et sportifs menacés et fait craindre des déserts médiatiques dans les régions dites périphériques.

Mais il y a un autre danger, moins apparent, mais tout aussi important en raison de ses conséquences. En supprimant de l’article 93 de notre Constitution, le mandat du service public, notamment les obligations de relation fidèle des faits et de reflet de la diversité des opinions stipulées à l’alinéa 2, les initiants créent un véritable poison pour la démocratie.

Nous pourrions ainsi voir émerger des chaînes partisanes, qui ne seraient plus tenues de donner la parole à toutes les parties d’un débat et qui pourraient s’arranger avec les faits selon leurs intérêts.

La voix de son maître

On pensera à TéléBlocher, qui n’a jamais tenté d’obtenir une concession, et pour cause, elle n’a pas vocation à refléter la diversité des opinions, mais uniquement à faire entendre la voix de son maître. Mais il y a d’autres acteurs médiatiques, tel RT, chaîne gouvernementale russe, qui pourraient saisir cette occasion pour mener tranquillement leur propagande. La récente arrivée de RT en France témoigne d’ailleurs clairement de la volonté d’expansion de ce média, qui ne ménage pas ses efforts pour distiller les messages du Kremlin.

Les intérêts politiques comme économiques des futurs patrons de l’audiovisuel pourraient s’exprimer sans aucune contradiction sur leurs chaînes

Dans une démocratie comme la nôtre, où le peuple est régulièrement appelé à voter, il est fondamental de garantir que l’information nationale, mais aussi régionale, contribue à la libre formation de l’opinion. En voulant mettre les concessions aux enchères, l’initiative «No Billag» supprime ces obligations pour ne laisser que l’argent comme critère pour obtenir une concession. Cela veut dire que les intérêts politiques comme économiques des futurs patrons de l’audiovisuel pourraient s’exprimer sans aucune contradiction sur leurs chaînes.

Concrètement, si nous appliquions ces règles au débat sur cette initiative, la RTS et les médias régionaux touchant une part de la redevance pourraient très bien ne jamais donner la parole aux initiants et répéter sur tous les tons qu’il faut voter NON, sans que personne ne puisse protester.

Je ne partage pas du tout la vision d’une société ultra-individualiste défendue par les partisans de «No Billag». Mais je veux qu’ils puissent faire valoir leur point de vue dans nos médias. Parce que je suis attaché à la démocratie et au libre débat citoyen.

Deux visions qui s’affrontent

Ajoutons que l’alinéa 5 du même article 93 est aussi supprimé. Il permet à toute personne estimant que les obligations précitées ne seraient pas respectées d’adresser une réclamation à un organe de médiation indépendant, puis une plainte à une agence indépendante, l’AIEP. Ces procédures sont gratuites et donnent directement la parole aux habitants quant à l’objectivité des informations et au respect de la diversité des opinions. C’est là un élément important du service public. C’est un contrôle citoyen, à l’instar des Conseils du public des différentes régions linguistiques, qui disparaîtrait en cas de oui à cette initiative.

Ainsi, au-delà de la question de la redevance elle-même, au-delà du débat plus large sur le financement des médias audiovisuels dans notre pays, cette initiative porte in fine sur notre démocratie, sur la façon dont nous voulons que nos médias y contribuent. Il y a deux visions qui s’affrontent: le service public actuel et son obligation de rendre compte fidèlement des faits et donner la parole aux diverses opinions ou permettre à ceux qui en ont les moyens de s’acheter de quoi faire leur propagande sans aucun contrôle citoyen possible, comme le veut l’initiative.

Or comme le dit le proverbe congolais: «Quand l’argent parle, la vérité se tait.» C’est pourquoi je voterai NON à «No Billag»!


*Le Conseil du public est un organe consultatif de la RTSR chargé de refléter les sensibilités régionales du public et qui a pour tâche l’analyse critique des émissions diffusées par le service public. Il fait part de ses remarques et suggestions aux professionnels de la RTS. Chaque association des régions linguistiques est dotée d’un tel conseil, de même que Swissinfo.

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