Hexagone Express

Dans l’autre fabrique: celle des «anti-Macron»

La victoire éclatante du candidat d’En Marche! à la présidentielle nourrit plus qu’un ressentiment. Elle fabrique déjà intensivement une nouvelle rébellion où se croisent croyances ésotériques et diabolisation des «puissances de l’argent»

Je n’avais pas vu cette tribune au vitriol publiée dans le New York Times par l’écrivain algérien Boualem Sansal. Celui qui me l’a signalé, toujours l’œil aux aguets pour décrypter l’actualité, n’est autre que mon respecté collègue et ami Alain Campiotti, à qui les lecteurs du Temps doivent, en 2001, une formidable couverture du 11 septembre. Le texte en question commence ainsi: «Il y a du nouveau en France: un nouveau système pour désigner le président de la République. Ni plus réellement une démocratie, ni une dictature, c’est quelque chose qui n’a pas encore de nom. Un acronyme ou un mot portemanteau construit de «démocratie», «dictature» et «ploutocratie» ferait bien l’affaire». Oui, vous avez bien lu. L’élection présidentielle remportée, le 7 mai, par Emmanuel Macron, ne serait donc qu’une construction ou pis, l’aboutissement d’une manipulation. «Le mécanisme fonctionne ainsi: des patrons de grands groupes financiers, industriels et commerciaux, ainsi que d’éminents conseillers habitués de l’Elysée, de Matignon et de Bercy ont choisi le futur président de la République – Emmanuel Macron, en l’occurrence – et l’ont instruit de sa mission» poursuit l’auteur du remarquable roman 2084.

Ce n’est pas le fruit du hasard

J’ai aussitôt repensé, en parcourant ce texte accusateur, aux phrases assassines d’un ami entrepreneur français vivant à Genève, très présent en Afrique et au Moyen-Orient. Macron? «Il n’est pas arrivé là par hasard, c’est impossible. Il a été choisi, installé, propulsé.» Ah bon? Me voici, dans la foulée, en train d’interroger tous ceux qui, dans mon maigre carnet d’adresses parisien, ont croisé l’itinéraire de l’énarque Macron, du banquier Macron, du conseiller présidentiel Macron puis du ministre Macron. Leur a-t-il donné l’impression d’être là en service commandé? De devoir ses fonctions à quelques puissances de l’ombre? La réponse, cela ne vous surprendra pas, a été négative. Les mots les plus fréquemment utilisés pour le décrire ont été: talentueux, bosseur, sans états d’âme, obsédé par son image, soutenu par le très puissant réseau de l’Inspection des finances… et surtout chanceux. J’ai aussi testé les habituelles pistes de l’influence politique souterraine. Les francs-maçons? Difficile d’imaginer cet élève des jésuites, marié à une prof qui fit toute sa carrière chez les mêmes jésuites, fréquenter les «loges» où se font et défont les cabinets ministériels. Alors quoi? La filière catho? On se demande alors pourquoi le pape François, interrogé une semaine avant le premier tour, a affirmé qu’il ne le connaissait pas, le renvoyant dos à dos avec Marine Le Pen.

Et revoici les Illuminati

Il fallait bien poursuivre nos investigations. J’ai par conséquent parcouru Internet pour tomber sur… les Illuminati. C’est à l’ancienne ministre très catholique Christine Boutin qu’est revenue l’initiative d’allumer le brasier ésotérique. Focus sur la signification de la Pyramide du Louvre et sur son score 66,06%, référence au fameux «666», nombre de la Bête de l’Apocalypse selon saint Jean. Puis j’ai rebroussé chemin et j’ai relu la prose de Boualem Sansal. Lui, au moins, désigne la «matrice Macron»: «Ces oligarques ont mobilisé l’Etat, le gouvernement, la justice, les médias, les communicants, les artistes, les cachetiers, les sondeurs, les sociétés de Paris et les grands noms de la société civile pour le porter à la magistrature suprême. La machine s’est mise au travail…» Pas de noms cités, mais ceux qui l’ont été durant la campagne reviennent facilement à la surface. Emmanuel Macron serait, au choix, la créature du magnat des télécommunications Patrick Drahi. Ou celle de son concurrent acharné Xavier Niel. Ou celle de la banque Rothschild. On imagine déjà le prochain forum de Davos en train de l’acclamer. Après tout, n’est ce pas là le berceau qui l’a fait roi?

Ne soyons pas naïfs. Emmanuel Macron a de très influents parrains. A commencer par Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire général sortant de l’Elysée, grand manitou de la promotion Voltaire de l’ENA (celle de François Hollande). Son programme est celui d’une certaine élite française mondialisée. Son approche sociétale, plus communautariste, peut logiquement heurter les laïcs intransigeants. L’homme s’est aussi façonné à la force d’un réseau soigné, affûté, constitué avec soin pour ne rien laisser au hasard et sans ne rien devoir jamais à quiconque. «Il a été lancé comme un produit» rigolait devant nous, épaté, à la veille du scrutin, un ancien ministre de Sarkozy. Pas faux. Mais je garde encore en tête, alors que les «anti-Macron» se mettent à pulluler, cette conclusion du même ancien ministre, tirée du film La vérité si je mens: «Au point où nous en sommes, la France n’a pas le choix. Elle doit donner sa chance à ce fameux produit.»

Dossier
La France en campagne

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