Souvenons-nous, c’était il y a à peine dix-huit mois. Le colonel Kadhafi, autoproclamé «roi des rois traditionnels d’Afrique», continent dont il est le doyen des chefs d’Etat, célébrait le 40e anniversaire de «sa» révolution au pinacle de sa forme: en interne, convaincu de sa toute-puissance éternelle sur son peuple, et gonflé, six ans après son retour en grâce sur la scène internationale, par la zizanie politique qu’il avait réussi à semer aussi bien en France, en Grande-Bretagne, qu’en Italie et en Suisse. Dans un faste inouï, le guide fantasque de la Grande Jamahiriya accueillait sur la base militaire de Maâtiga, proche de Tripoli, des dizaines de chefs d’Etat africains, dont le Yéménite Saleh ou le Tunisien Ben Ali. Quelques Européens aussi étaient de la fête, l’ami Berlusconi bien sûr, un ministre espagnol, et un français, qui assurait quelques jours plus tard à la presse que l’évolution du régime Kadhafi était «plutôt positive, de plus en plus positive».

L’heure des comptes, pourtant, a fini par sonner. Que reste-t-il aujourd’hui de la révolution qui promettait l’avènement de la «démocratie directe», sorte de populisme à la sauce Kadhafi? Un écœurement doublé d’une frustration inextinguible, que les Libyens ont senti monter en eux à mesure qu’ils observaient leurs frères tunisiens et égyptiens terrasser leurs propres dictateurs. On a avancé qu’en Libye, ce serait différent: Kadhafi ne disposait-il pas de la manne pétrolière, 45 milliards de dollars de rentrées annuelles en temps ordinaire, et même 80 milliards ces deux dernières années, pour acheter le consensus social? Faux. C’est précisément la mauvaise utilisation de cette rente, en clientélisant la société libyenne et en maintenant plus de 40% de la population dans la misère, qui a nourri le ressentiment que façonnaient déjà, décennie après décennie, l’absence totale de liberté d’expression, l’éradication systématique de toute forme d’opposition, le viol incessant des droits de l’homme les plus élémentaires. Quarante-deux ans après le Guide, le peuple libyen tient à son tour sa révolution. Kadhafi n’est qu’un tyran comme un autre. Lui aussi finira par chuter.