Il semble qu'il y a désormais quelques raisons de se réjouir pour l'Afrique. L'OCDE révèle un taux de croissance de plus de 5% en 2004 et prévoit des taux similaires en 2005 et 2006; les meilleurs chiffres depuis près de dix ans. Pour la première fois depuis des décennies la tendance à la baisse dite séculaire des produits de base semble s'inverser. L'émergence de la Chine et de l'Inde comme puissances économiques mondiales n'a pas que des effets négatifs. Un de ses effets majeurs est une croissance très forte de la demande pour les matières premières dont l'Afrique est bien pourvue. En outre, l'Afrique subsaharienne est en train de devenir le continent de l'or noir. Le golfe de Guinée – qui fut au temps de l'esclavage le centre de la traite des Noirs – recèlerait 24 millions de barils de réserves. La petite île de Sao Tome avec ses 140 000 habitants parmi les plus pauvres de l'Afrique est sur le point de recevoir plus de 162 millions de dollars des grandes compagnies de pétrole, alors que pas une goutte de pétrole n'a encore été extraite de ses eaux profondes. La Banque mondiale estime que, d'ici la fin de la décennie, le continent africain produira 20% de la production pétrolière mondiale et 25% des importations des Etats-Unis. Quelques pays comme le Botswana, Maurice, l'Ouganda, le Ghana semblent s'engager durablement dans la croissance économique. Enfin, en dépit des guerres civiles et des crises, la démocratie a fait d'énormes progrès en Afrique. Certes les résultats sont très inégaux et les ravages que fait la maladie en Afrique sont terribles, néanmoins il y a des raisons d'espérer. La vague d'afro-pessimisme dont Stephen Smith nous livre la version la plus achevée dans Négrologie. Pourquoi l'Afrique se meurt (Calmann-Lévy, 2003) fait place à une perspective beaucoup plus optimiste.

D'autant que la communauté internationale semble enfin se mobiliser. Le 11 juin dernier, le G8 a pris une décision attendue depuis longtemps: l'annulation de la dette multinationale de 40 milliards de dollars des dix-huit pays les plus pauvres, dont quatorze sont des pays d'Afrique. Certes, la dette multilatérale ne représente qu'une partie de la dette mais, pour les pays pauvres, c'est la part la plus importante. Tout le monde finissant par admettre que le poids de la dette obère tous les efforts de développement, cette initiative doit donc être saluée comme il se doit.

Il faut continuer

Par ailleurs, l'effort ne devrait pas s'arrêter là. La Grande-Bretagne, qui vient de publier un rapport important, Our Common Concern, à l'issue des travaux d'une commission spéciale mieux connue sous le nom de Commission Blair, plaide pour une augmentation considérable de l'aide à l'Afrique afin d'atteindre le 0,7% du PNB en 2015. Le rapport Sachs pour les Nations unies affiche des objectifs similaires.

Les uns et les autres appellent également à une réduction drastique des subventions aux agricultures européenne et américaine qui étranglent les producteurs africains. La France et l'Allemagne explorent la piste d'une taxe internationale sur les transports aériens pour financer le développement. Et même si le président Bush est très réticent à prendre des engagements fermes, il est presque certain que la réunion du G8 en Ecosse du 6 au 8 juillet aboutira à des décisions attendues par l'Afrique.

Comme on le sait, les stars de la chanson à l'initiative de Bob Geldof – et de Claudia Schiffer! – appellent à des concerts dans toute l'Europe le 1er juillet pour faire pression sur les gouvernements.

Le moment est certainement historique et nous ne saurions nous plaindre des décisions qui sont prises pour soulager la misère d'un continent où 315 millions de personnes vivent avec moins d'un dollar par jour quand en Suisse une vache perçoit 5 francs de subvention par jour.

Les limites de l'aide

Néanmoins, l'enthousiasme ne doit pas masquer les difficultés.

L'aide d'urgence a bonne presse. Des initiatives récentes, l'opinion publique a surtout retenu le caractère altruiste, la nouvelle générosité pour faire face aux situations d'urgence. L'aide à l'Afrique tend à s'égarer dans les mêmes marais de la bonne conscience.

Elle n'apporte que des remèdes temporaires à des situations structurelles. Vingt ans après la grande campagne humanitaire en faveur de l'Ethiopie, les Ethiopiens continuent à mourir de famine. Plus encore, elle enferme les Africains dans la position d'éternelles victimes, elle crée des comportements de dépendance et de recherche d'aubaine. Elle dévalue les surproductions locales. Quiconque a séjourné un tant soit peu en Afrique sait à quel point l'industrie du vêtement a été profondément affectée par l'aide humanitaire. Il n'est plus un coin d'Afrique où les jeunes et les moins jeunes ne sont affublés d'un T-shirt aux couleurs d'une marque ou d'une ONG. Que l'Afrique puisse et doive être aidée et que l'allégement de la dette soit une bonne chose n'est acceptable que si on s'écarte de la logique de l'aide d'urgence.

En dépit des apparences, l'aide n'est pas toujours ce dont l'Afrique a le plus besoin. Dans de nombreux pays, l'aide disponible n'est pas mobilisée. Dans nombre de pays africains, l'aide est déjà importante: 20% du PNB au Malawi, au Mozambique, en Ethiopie, 15% en Ouganda, en Tanzanie, au Rwanda… Dans une majorité des pays d'Afrique, l'aide finance déjà la totalité des nouveaux investissements publics. Comme l'explique avec beaucoup de clarté Paolo de Renzio dans une note de l'Overseas Development Institute, la question principale est celle de la capacité d'absorption de l'aide par l'Afrique. Une aide massive, injectée sans réflexion et sans stratégie, peut accroître les maux qu'elle est censée combattre. Elle peut renforcer la corruption, augmenter les conflits politiques et ethniques, susciter l'inflation, favoriser les investissements inutiles ou pharaonique, détruire la capacité d'exporter sans résoudre aucun problème structurel. L'analogie avec le plan Marshall souvent utilisée ne tient pas. Dans l'Europe d'après-guerre, il s'agissait de fournir des subsistances, de reconstruire des infrastructures et des institutions économiques, financières et politiques qui avaient une longue histoire et l'aide n'a jamais dépassé 3% du PIB. L'Afrique reçoit déjà en moyenne 13% de son PIB. Mais elle n'a souvent pas les capacités humaines et techniques pour gérer l'aide de manière efficace. Les plans d'ajustements structurels des années 80 ont mis fin à des régimes économiques intenables, mais ils ont aussi contribué à saper les institutions, à produire une chute dramatique de l'administration publique et de la formation, à la fuite des cerveaux.

Comment aider?

Le développement des politiques de lutte contre la pauvreté mettant l'accent sur l'éducation élémentaire et la santé primaire ne peuvent suffire. Il y a des choses plus importantes: construire des systèmes de santé curatifs et préventifs qui marchent et qui soient accessibles à tous. Mettre au point les médicaments pour lutter contre les maladies essentielles, aider à reconstruire les infrastructures, développer l'éducation, pas seulement l'éducation primaire dont on nous rebat les oreilles depuis quinze ans.

La véritable urgence est d'appuyer l'Afrique dans le développement de ses capacités scientifiques, technologiques, dans l'amélioration de son agriculture, des réseaux de transports, des universités et des instituts technologiques au niveau interrégional, favoriser une politique de développement des capacités productives sans lesquelles le continent africain demeurera un éternel assisté.

Cet effort ne peut pas seulement venir d'en haut. La suppression de la dette est à la fois un atout et une responsabilité.

* L'auteur est professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques de l'Université de Lausanne. Il participe à plusieurs projets de développement et de recherche en Afrique dans le cadre multilatéral ou de la coopération bilatérale.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.