Les ressources de la planète sont limitées. C'est là une évidence depuis longtemps. La nouveauté, c'est que l'humanité s'est beaucoup approchée de certaines de ces limites dans des domaines qui conditionnent son existence.

Les hausses brutales des prix des céréales et du pétrole ont rappelé cette année que des produits aussi importants que ces deux-là pouvaient devenir plus rares, voire commencer à manquer.

Et puis, la Terre elle-même, comme environnement favorable à l'espèce humaine, apparaît sinon fragile, du moins vulnérable. Il est aujourd'hui établi, par exemple, qu'elle ne peut pas s'envelopper de quantités infinies de gaz à effet de serre sans se mettre à chauffer au-delà des températures qui ont permis à l'Homo sapiens de prospérer. Là aussi, il y a danger, à plus ou moins long terme. Là aussi, l'avenir doit par conséquent être ménagé.

Que faire? Le débat a été largement monopolisé jusqu'ici par les tenants de deux écoles.

La première, celle du sacrifice, considère que le moment est venu pour l'homme de se restreindre, voire de tourner le dos à la société de consommation, pour mener une vie plus austère et plus «en accord avec la nature».

La deuxième, celle de la toutepuissance, estime que l'espèce humaine se tirera de ce mauvais pas comme elle l'a toujours fait, par son inventivité, en réglant de nouveaux problèmes matériels par de nouvelles solutions techniques. Bref en renforçant encore son emprise sur l'environnement.

Une troisième école existe cependant: celle du petit nombre. Moins pessimiste que la première, qui condamne le confort, moins optimiste que la deuxième, qui ne remet en question aucune habitude, elle mise sur un changement fondamental: le plafonnement, puis la réduction du nombre d'êtres humains bien en dessous des 9 milliards attendus en 2050, voire des 6,5 milliards atteints actuellement.

Son raisonnement? Miser sur des progrès techniques aléatoires, c'est sacrifier l'environnement - en prendre le risque à tout le moins. Négliger le confort matériel, c'est sacrifier l'homme - l'une de ses plus constantes aspirations en tout cas. En revanche, limiter les naissances, c'est sauver l'un et l'autre, la nature et l'homme, puisque cela permet de réduire les besoins globaux de l'humanité sans limiter drastiquement l'appétit des individus. Bref, pour consommer autant sans épuiser la Terre, il suffit d'être moins nombreux! C.Q.F.D.

La thèse est défendue avec force dans un ouvrage, More - Population, Nature, and What Women Want, paru cette année sous la plume du démographe américain Robert Engelman, vice-président d'une organisation basée à Washington et consacrée au développement durable, le Worldwatch Institute.

L'auteur a beau jeu de montrer la nécessité de réduire globalement la natalité. Des démographes de l'ONU ont établi, rappelle-t-il, que si le taux moyen de fécondité restait à son niveau actuel de 2,6 enfants par femme, la Terre abriterait d'ici à trois siècles 134 billions (milliers de milliards) d'êtres humains. Ce qui signifie que «chaque recoin de terre ferme, des déserts au sommet des montagnes, serait peuplé 143 fois plus densément que ne l'est aujourd'hui la ville de Hongkong».

Un tel exercice de démographie fiction est là pour démontrer que l'actuel taux de fécondité de l'humanité n'est pas durable. Mais il n'est pas besoin d'aller jusqu'à pareille extrémité pour comprendre l'importance de la démographie dans notre rapport à l'environnement. Pour reprendre les chiffres plus réalistes de Robert Engelman, l'humanité n'exercera pas la même pression sur la nature et n'aura pas les mêmes défis à relever, selon qu'elle comprendra à la fin de ce siècle «5 ou 15 milliards» d'êtres humains.

L'objectif désigné, il reste à définir les moyens: les moyens d'abaisser le taux de fécondité de centaines de millions de femmes à travers le monde.

Il existe bien entendu la contrainte. Mais une telle stratégie pose de nombreux problèmes. Des problèmes moraux d'abord, en tant qu'atteintes aux libertés individuelles, qui la rendent impraticable sous différents horizons. Des problèmes pratiques ensuite, puisqu'elle suppose un encadrement étatique dont peu de pays disposent.

Une autre stratégie est le développement. L'idée a longtemps prévalu que les populations pauvres faisaient plus d'enfants que les riches. Et que la réduction de leur fécondité passait donc par leur enrichissement. Un tel projet n'avait aucune chance de produire rapidement des résultats. Mais il était, lui, éminemment moral et semblait parfaitement sensé.

Semblait... car l'évolution du monde a montré qu'il n'en était rien. Des pays comme le Kenya, la Tunisie ou le Sri Lanka ont vu leur taux de fécondité chuter abruptement sans être pour autant sortis de leur pauvreté. Leur point commun: ils possédaient tous des gouvernements engagés dans le domaine du planning familial. Des gouvernements qui avaient choisi de s'intéresser aux mères, en les instruisant et en leur permettant d'accéder à la contraception, tout en leur laissant le choix de leur fécondité.

Or que s'est-il passé? Les femmes se sont non seulement précipitées sur ces programmes. Ainsi encadrées, elles ont aussi massivement opté pour une descendance modeste. L'écrasante majorité d'entre elles préférait avoir peu d'enfants (autour de deux) pour accroître leurs chances de subvenir convenablement à leurs besoins. Moins mais mieux.

Miracle! Ou plutôt «main invisible». Robert Engelman reprend l'image qu'Adam Smith applique au marché pour signifier qu'il coordonne les égoïsmes individuels en faveur du bien public. Selon lui, il en va de la démographie comme de l'économie: la liberté laissée aux personnes concernées permet souvent de régler des problèmes apparemment insolubles. En matière de fécondité, l'intérêt individuel des femmes à avoir peu d'enfants rejoint l'intérêt collectif de l'humanité à contrôler sa taille.

Une fois cette découverte réalisée, la méthode va de soi. Il s'agit de procéder comme les maîtres zen, s'amuse très sérieusement Robert Engelman. «Les maîtres zen conseillent à leurs disciples de parvenir à l'illumination non en s'efforçant de l'atteindre mais en créant les conditions mentales et spirituelles favorables à son irruption naturelle et spontanée. Les professionnels de la santé reproductive mentionnent rarement, pour ne pas dire jamais, le mot population [...] mais les comportements sûrs et sains qu'ils promeuvent créent les conditions d'une stabilisation de (cette dernière).»

Séduisants, le but et les moyens proposés? Peut-être. Ils n'en rencontrent pas moins de vives résistances.

Tout le monde, d'abord, n'adhère pas à l'objectif.

Certains s'inquiètent du choc que créerait dans le monde un tel coup d'arrêt démographique, notamment du vieillissement général qui s'ensuivrait.

D'autres craignent que le ralentissement ne se révèle lui aussi difficilement contrôlable et qu'il ne se poursuive très au-delà du souhaitable jusqu'à engendrer une humanité rabougrie.

Les derniers voient dans ce scénario une stratégie du Nord, riche mais peu peuplé, pour affaiblir le Sud, pauvre mais prolifique. Et rejettent l'issue proposée au nom d'intérêts communautaires.

Beaucoup, ensuite, sont en désaccord avec les moyens. Ils ne sont pas disposés à laisser la femme s'émanciper au point non seulement de gagner sa liberté - sexuelle et autre - mais aussi de prendre le contrôle de sa descendance. Ou, pour mieux dire, de «la» descendance. Le bouleversement, pour eux, est trop énorme.

De fait, il s'agit là d'une révolution. Plus encore: d'un changement d'ère.

Robert Engelman fait remonter au néolithique, soit aux débuts de l'agriculture et de l'élevage il y a quelque 10 000 ans, le statut traditionnel de la femme, censée s'investir entièrement dans son rôle de mère.

A ce moment, explique le démographe, les riches stocks de viande et de blé ont remplacé les modestes butins de la chasse et de la cueillette, ce qui a autorisé une explosion démographique sans précédent. Explosion enivrante. Explosion dangereuse aussi. Gare, alors, aux communautés qui ne croissaient pas! Elles couraient le risque d'être submergées par leurs voisines plus nombreuses. Les femmes ont alors été sommées de procréer autant qu'elles le pouvaient et d'offrir à leur village, à leur cité, à leur royaume, un maximum de bras pour défendre sa survie et ses trésors.

«Soyez féconds et multipliez-vous», ordonne Dieu à Adam et à Eve qu'il vient de chasser du Paradis (Genèse 1,28). Avant d'ajouter, dans un texte décidément emblématique de cette époque: «Remplissez la Terre et soumettez-la. Ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout ce qui est vivant et qui remue sur la Terre.» Le nombre fonde alors la réussite et la puissance. Et il n'est jamais assez élevé tant la planète recèle encore de territoires vierges.

Les temps ont radicalement changé. La Terre est désormais pleine, et toute nouvelle poussée démographique menace d'en épuiser quelques ressources. Le principal risque que courent les hommes d'aujourd'hui n'est plus d'être submergés par une tribu ou un pays hostile. Il est d'être submergés par eux-mêmes, par leur propre aveuglement et leur propre appétit. Ses trésors les plus précieux, ceux que lui offre la nature, c'est lui qui les pille désormais.

Changement de paradigme. L'heure n'est plus à la conquête de nouveaux territoires. Elle est à la gestion d'un vieux domaine. Avec tous les profonds changements de comportement que cela induit, en matière démographique notamment.

La perspective a de quoi donner le vertige. Elle s'est pourtant imposée très naturellement en quelques décennies au sein de nombreuses populations. Le taux moyen de fécondité était de 5 enfants par femme en 1965. Quarante ans plus tard, il a pratiquement fondu de moitié. La révolution proposée par Robert Engelman a commencé à changer le monde en toute discrétion.

«More - Population, Nature, and What Women Want», de Robert Engelman, Island Press, Washington, 2008.

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