Nouvelles frontières

Et si un villageois du Shandong venait à provoquer une crise majeure entre les deux principales puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine? Et si un aveugle précipitait l’affrontement final entre réformateurs et conservateurs à quelques mois d’un renouvellement majeur de la direction du Parti communiste chinois? Et si un avocat des droits de l’homme autodidacte et paniqué faisait trébucher Barack Obama dans sa course à la réélection à la tête de la principale démocratie?

Toutes ces interrogations, Chen Guangcheng ne les avait certainement pas à l’esprit. Il pensait juste à sauver sa peau, celle de sa femme et de ses deux enfants. Son incroyable escapade pour échapper à ses tortionnaires, son refuge à l’ambassade des Etats-Unis à Pékin, son appel enfin au président américain à le protéger au nom des valeurs défendues par l’Amérique sont pourtant de nature à provoquer une crispation digne de la Guerre froide.

Chen Guangcheng, jusqu’à la semaine dernière, n’était pas un dissident. Il était le symbole du mouvement des défenseurs du droit (weiquan yundong), ces avocats qui œuvrent sur le terrain à la transformation de leur pays. Il prenait soin de ne pas attaquer le Parti communiste, mais s’achar­nait à faire appliquer la loi et la Constitution. Dans son village, il dénonçait les avortements forcés de la planification familiale. Il l’a payé cher: les chefs du lieu ont emprisonné l’aveugle durant quatre ans pour «entrave à la circulation». Et, depuis deux ans, il vivait reclus chez lui, sous le contrôle de caméras et de dizaines de gardiens.

En se plaçant sous la protection consulaire américaine, geste de survie mais aussi acte politique, il s’est transformé en dissident. N’en avait-il pas conscience? Croyait-il vraiment que les Etats-Unis pourraient assurer la sécurité d’un ressortissant chinois sur sol chinois une fois qu’il aurait quitté l’ambassade avec de vagues promesses de pouvoir étudier le droit à Tianjin? Qu’un homme handicapé et traqué puisse se raccrocher à cet espoir est une chose. Que les diplomates américains aient pu envisager cette option en est une autre, plus étrange. Car, pour Pékin, il est évident que sa souveraineté ne se négocie pas, que l’affaire Chen Guangcheng est politique, et qu’elle offre une occasion unique aux conservateurs de reprendre la main après l’épisode désastreux du scandale Bo Xilai.

Toujours est-il qu’à peine sorti de l’ambassade, pour se faire soigner dans un hôpital tout proche, Chen Guangcheng a compris qu’il était une nouvelle fois livré à lui-même. Sa femme, jusque-là retenue en otage par les autorités de son village, a bien pu le rejoindre à Pékin. Mais il réalise que c’est le fruit d’un chantage: la condition était qu’il quitte l’ambassade. Chen Guangcheng a l’impression d’avoir été piégé non seulement par les Chinois, mais aussi par les Américains, à la veille d’un important sommet bilatéral sur des questions stratégiques et économiques.

Pris de panique, le militant, par médias interposés, explique alors vouloir quitter la Chine, et de préférence dans l’avion d’Hillary Clinton, de passage à Pékin. «Je voudrais dire au président Obama: s’il vous plaît, faites tout ce que vous pouvez pour sortir ma famille d’ici», déclarait-il jeudi à CNN. Tous les éléments d’une crise profonde sont désormais réunis. Si Chen Guangcheng reste en Chine, face à ces chefs de village qui auront soif de vengeance, Barack Obama pourrait être le président qui a livré le héraut des droits de l’homme chinois à ses tortionnaires. Le Chinois sera un boulet dans sa campagne électorale. S’il quitte la Chine, ce sera interprété comme un aveu de faiblesse qui pourrait mettre à mal le camp réformateur, celui des apparatchiks qui espèrent libéraliser le système politique au nom des valeurs universelles.

Il faudra faire preuve de beaucoup d’imagination pour trouver une solution qui permette à tous de sauver la face. Vendredi soir, une solution semblait pourtant se dessiner: Chen Guangcheng pourrait partir étudier aux Etats-Unis après l’obtention d’un passeport. Si ce devait être le cas, ce serait une belle victoire pour Barack Obama – et les réformateurs chinois.

«Je voudrais dire

au président Obama: faites tout ce que

vous pouvez pour sortir ma famille d’ici»