Qu'est-ce qu'une liaison aérienne? Une prestation purement privée ou un élément de service public, auquel la collectivité doit mettre la main? Au plus fort des années d'euphorie libérale, les oracles avaient tranché: les compagnies devaient répondre aux strictes lois de l'offre et de la demande. C'est ainsi que l'aéroport de Cointrin fut sacrifié par Swissair, en 1996, sans qu'un sourcil politique se lève à Berne.

Revenues des illusions du tout-au-marché, les autorités ont corrigé leurs doctrines. Il n'est pas une ville qui ne tente d'attirer des compagnies par des facilités financières. Il n'est pas un gouvernement qui n'aide ses compagnies en douce, au mépris des directives internationales. Jusqu'aux Etats-Unis, les pouvoirs publics jettent des milliards dans l'aviation civile pour parer aux graves accidents de la conjoncture.

Le débat a fait rage en Suisse lorsqu'il a fallu sauver Swissair de la mort. Pour beaucoup, il était entendu que la compagnie ne méritait pas l'argent injecté en urgence. Qu'elle meure: d'autres prendront la place. A mesure que Swiss s'atrophie, on constate pourtant que les arguments politiques du Conseil fédéral pour justifier son intervention n'étaient pas absurdes. Il suffit de voir l'énergie qui se déploie depuis une semaine pour rétablir les lignes régionales que Swiss a biffées de son plan de vol.

Les ricaneurs auront beau jeu de dire que jamais un Lugano-Berne n'enrichira un opérateur. Et rien n'indique qu'un énième projet de nouvelle compagnie, tel que l'esquisse aujourd'hui Moritz Suter, ne finira pas en déroute comme tant d'autres auparavant. Si les seules lois de l'offre et de la demande commandent, c'est probable. Mais rien n'interdit d'ouvrir enfin les yeux sur l'importance de telles liaisons dans une politique des transports qui intégrerait l'avion au même titre que le train et la voiture. Car en quoi une ligne sur Genève ou Bâle serait-elle moins essentielle au désenclavement du Tessin que le percement d'un tunnel? Et en quoi, au nom du service public, s'accrocherait-on au maintien du moindre bureau de poste pour négliger un maillage aérien minimum entre villes et régions périphériques?

Le projet du fondateur de Crossair n'est pas seulement audacieux: il est investi d'une vision politique, en créant une infrastructure utile au tourisme, aux affaires, à la vitalité économique des pôles qu'il entend desservir. S'il a la moindre chance de réussir, il mérite d'être soutenu.

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