Le sport est devenu une institution majeure des sociétés contemporaines, capable de mobiliser des masses considérables. D'abord l'expression d'une identité locale il y a encore quelques décennies, la mobilisation massive de supporters - que certains appellent désormais le «supportérisme» - tend à devenir un divertissement urbain au même titre que des festivals (Paléo, Montreux Jazz Festival), des méga-concerts (Johnny Hallyday au Parc des Eaux-Vives), des salons (Telecom, Salon de l'automobile), des grands rassemblements d'espace public (Street et Lake Parade, Fête de la musique). Cela se traduit notamment par la modification significative des enceintes recevant les événements du sport ou du spectacle dans la plupart des pays européens.

A bien des égards, les nouveaux stades (comme les nouvelles salles de concerts) s'apparentent à des «paquebots urbains», c'est-à-dire des ensembles construits de grande taille fonctionnant sur le mode autarcique vis-à-vis de leur environnement de proximité. La conception urbanistique des nouvelles enceintes sportives, par exemple, se rapproche ainsi de celle des centres commerciaux (auxquels elles sont souvent adossées, comme à Genève et à Neuchâtel), des multiplexes, des aéroports, des pôles d'échanges ou des parcs d'attractions: il s'agit d'objets largement déterritorialisés, dont l'accessibilité est assurée par des réseaux de transports rapides (autoroutes et rocades urbaines).

L'ampleur progressivement prise par le développement de ces événements publics nécessite des dispositifs éphémères de gestion des flux de plus en plus complexes. Assurer l'accessibilité de dizaines de milliers de personnes sur un lieu implique en particulier le recours à l'utilisation de moyens de transports publics de grande capacité, ce qui suppose des offres temporaires ad hoc, en termes de services (navettes, trains supplémentaires), de tarification (gratuité des transports publics, billets combinés), et des plans de circulation visant à empêcher certaines circulations automobiles. Nous assistons donc à la naissance d'une nouvelle problématique spécifiquement urbaine, liée aux «grands événements», qui, en générant des dispositifs éphémères et ad hoc,entrent en tension avec l'organisation durable et pérenne d'une ville.

La coorganisation par la Suisse (avec l'Autriche) de l'Eurofoot 2008 constitue évidemment une opportunité pour s'intéresser à ces grands événements et à leur gestion en termes de risques. Cette manifestation engendrera en effet un afflux de personnes (notamment en ville de Genève pour trois matches - les 7, 11 et 15 juin 2008) certes pensé par les organisateurs et les autorités comme festif, mais également comme risqué. C'est là toute l'ambivalence d'une manifestation de masse comme l'Eurofoot: c'est un divertissement festif, certes, mais il peut virer à l'affrontement. Les catastrophes du Heysel et de Sheffield, qui constituent des moments dramatiques de l'histoire du football, ont suscité nombre de recherches sur le phénomène du hooliganisme, tant parmi les sociologues que parmi les juristes. La question ne date pas d'hier et ne ferait que de s'amplifier: ces travaux mettent en avant que la violence et les débordements entraînent de nombreux autres risques d'incidents et marquent de leur empreinte les représentations sur les grands rassemblements, au point que leur seule évocation équivaut à une injonction faite aux organisateurs à les prendre en charge. Il s'agit alors toujours de «prévenir les débordements», de «ne pas gâcher la fête».

La problématique du comportement de la foule est ainsi une question corollaire (et ancienne) posée aux organisateurs et aux participants de l'événement: la violence et les débordements ne seraient-ils pas pleinement constitutifs de ce qui fait la grande manifestation, entendue comme rassemblement compact d'individus dans un espace limité et donc par définition risqué?

Sans revenir aux menaces qu'Al-Qaida ou la rougeole font planer sur l'événement, le déplacement des supporters jusqu'au lieu de la manifestation, leur mobilité à l'intérieur de l'espace urbain de la ville hôte, la coprésence de participants appartenant à des «camps» opposés (les supporters des deux équipes dans les lieux où seront installés des écrans géants pour suivre les rencontres, par exemple), ainsi que les réactions des habitants de l'espace d'accueil de la manifestation constituent donc autant de risques.

Face à la transformation concomitante du supportérisme, des enceintes sportives et des enjeux de mobilité, la préparation d'un événement comme l'Eurofoot est traversée par la problématique de l'anticipation des risques et de la sécurité. Quel doit être le degré d'imbrication de la sécurité, de la mobilité et de l'aménagement des territoires concernés lors de l'organisation de grandes manifestations comme l'Eurofoot? Comment ne pas tuer l'ambiance festive avec les dispositifs de sécurité? Comment capitaliser les connaissances et pratiques acquises lors de précédents événements? Les nouveaux moyens de communication utilisés par les différents publics amènent-ils à devoir étendre la notion de territoire concerné au-delà du stade et de ses alentours proprement dits?

Pour répondre à ces questions, cerner et comprendre les risques et tensions que suscitent les transformations induites par l'organisation des grandes manifestations, une recherche financée par la FIFA et la Faculté ENAC (Environnement naturel, architectural et construit) de l'EPFL a été initiée. Elle vise à mettre en évidence comment les acteurs d'une grande manifestation sont amenés à intégrer les risques et les questions de sécurité dans l'organisation d'un événement, et à explorer les conséquences de cette intégration. La prise en charge sécuritaire d'une manifestation comme l'Eurofoot 2008 donne lieu à un réaménagement provisoire de l'espace urbain (mise en place de barrières de sécurité, coupures de voies de circulation, affectation de moyens de transport exceptionnels) et à une gestion sociale et sécuritaire spécifique (mise en place d'une surveillance renforcée, dispositif d'accueil et de sécurité). Elle se traduit aussi par la définition d'espaces dédiés, comme la Fan Zone, le FanVillage, le Fan Club08 notamment, et par des dispositifs visant à réguler les déplacements des participants ou leurs rassemblements dans l'espace public.

L'ensemble de ces aménagements et les perturbations qui y sont liées sont temporaires et sont pensés pour ne pas laisser de traces. Pourtant, un tel événement reste une épreuve d'urbanité pour les villes hôtes. Ni la vie ni les villes hôtes ne s'arrêtent durant l'Eurofoot 2008, alors qu'une forme d'état d'exception se constitue à cette occasion. Comment une ville retrouve-t-elle ses marques après un tel événement?

C'est ce qu'on appelle «l'inconnue du risque».

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