La maîtrise de la langue locale est de plus en plus souvent considérée comme la «clé de l'intégration» (Christoph Blocher, août 2007); récemment, deux commissions parlementaires ont déclaré vouloir serrer la vis en précisant les critères d'intégration dans la loi existante pour l'obtention d'une autorisation d'établissement (Le Temps du 30 août). Elles donnent ainsi suite à une initiative déposée par le conseiller national Gerhard Pfister (PDC/ZG) qui exige qu'une autorisation d'établissement ne doit généralement être délivrée qu'après une intégration réussie, soit notamment lorsque l'étranger a de bonnes connaissances d'une langue nationale.

Considérer une bonne compétence dans la langue locale comme critère d'intégration, comme le prescrit l'article 4 de la nouvelle loi fédérale sur les étrangers (qui nomme dans le même paragraphe le respect des valeurs constitutionnelles et l'acquisition d'une langue nationale), fait en effet beaucoup de sens. Instrument central pour le développement de la personnalité, la langue nous sert à percevoir et résoudre les problèmes de la vie quotidienne; au niveau cognitif, elle nous permet de penser, d'organiser et de catégoriser notre environnement; sur le plan social, elle fournit la base pour la coordination d'activités complexes et pour l'intercompréhension et la coopération. Or, chaque langue, voire chaque communauté linguistique et culturelle réalise ces fonctions de manière plus ou moins différente. Une langue commune permet ainsi d'éviter l'émergence de sociétés parallèles. Des recherches récentes sur l'emploi des langues en Suisse ont bien montré que les langues locales servent effectivement de lingua franca entre la population locale et les immigrés ainsi qu'entre immigrés d'origines différentes (p. ex. Lüdi/Werlen et al. 2005, Lüdi 2007) et que succès scolaire et formation professionnelle des jeunes dépendent étroitement de leur maîtrise.

Les débats sur l'intégration des étrangers s'orientent sur la migration de personnes peu qualifiées. Pourtant, des changements récents dans les flux migratoires sont à l'origine de la présence, en Suisse, d'un nombre croissant de «migrants d'élite», hautement qualifiés, qui sont devenus indispensables pour maintenir le moteur de l'essor économique. La globalisation et le manque de personnel qualifié font que de plus en plus de cadres, professeurs à l'université, chercheurs qualifiés affluent en Suisse parlant des langues aussi différentes que le suédois, l'urdu, le japonais, le néerlandais, l'anglais sans parler des langues nationales de nos voisins immédiats. Qu'en est-il de leur intégration?

Le meilleur instrument d'intégration linguistique est toujours l'école publique en langue locale. Or, des écoles privées internationales (en toute règle anglophones) ont un succès grandissant auprès des cadres étrangers en Suisse. Le phénomène se retrouve sous une autre forme au niveau des Hautes Ecoles, qui offrent de plus en plus de filières en anglais. Le président de l'EPFL est allé jusqu'à dire qu'il exigeait de ses professeurs une excellente maîtrise de l'anglais, mais que celle du français était secondaire parce que l'enseignement à l'EPFL ne se donnerait bientôt plus qu'en anglais, tout au moins au niveau des masters.

De plus en plus de multinationales basées en Suisse ou de branches suisses de multinationales basées hors de nos frontières déclarent l'anglais comme la langue dominante de l'entreprise et exigent de leurs employés la maîtrise, voire l'acquisition de la langue de Shakespeare (ou de McDonald's?) au détriment de la langue locale. L'importance croissante de l'anglais dans les sciences aussi bien que dans les entreprises mène à une augmentation de sa valeur sur le «marché des langues»; nombreux sont les parents suisses qui privilégient l'anglais pour leurs enfants par rapport à la deuxième langue nationale et parfois même par rapport à la langue locale en les envoyant dans des classes bilingues langue locale - anglais ou même dans les International Schools. En conséquence de quoi une initiative parlementaire du radical zurichois Felix Gutzwiller suggérait, en automne 2007, que l'administration fédérale adopte l'anglais comme quatrième langue officielle et que les textes de loi et autres publications officielles soient systématiquement traduits dans cette langue afin d'aider les expatriés et les entreprises.

S'intégrer linguistiquement signifie acquérir la langue locale. L'inverse eut lieu dans les colonies anglaises, françaises, etc. où c'étaient les élites de la population locale qui, à la recherche d'un «profit de distinction» (Bourdieu), faisaient le pas en direction de la langue coloniale. En Suisse (et dans de nombreux autres pays), on observe aujourd'hui une accommodation similaire en direction de l'anglais qui favorise le maintien de l'anglais par les anglophones et l'adoption de l'anglais au lieu de la langue locale par des familles d'origine hollandaise, japonaise, etc. S'ensuit un risque de clivages importants au sein de la population suisse comme le montrent les données du recensement fédéral 2000 pour les langues parlées régulièrement au travail.

Clivages régionaux: en Suisse romande, 31,7% des Genevois, mais seuls 5,0% des Jurassiens cochaient la case «anglais»; clivages sociaux: pour l'ensemble de la Suisse romande, 42,4% de la catégorie «professions intellectuelles et encadrement» le faisaient, mais seul un petit 3,3% de la catégorie «manuels qualifiés».

Il est évident que nous sommes loin de plaider pour que l'on freine - en admettant que cela soit possible - l'engouement des Suisses pour apprendre l'anglais (qu'ils emploient d'ailleurs, comme le montre une enquête récente, plutôt dans leurs loisirs que dans leur vie professionnelle). Mais cela ne doit pas amener les responsables à baisser la garde quant à l'acquisition de la langue locale aussi et surtout par les migrants «d'élite». Ajouter au répertoire linguistique déjà souvent déjà plurilingue de ces derniers la langue nationale locale est au diapason des politiques linguistiques éducatives de tous les cantons (de même, d'ailleurs, que de l'Union européenne) visant un plurilinguisme fonctionnel dans au moins trois langues pour l'ensemble de la population.

«La Suisse sera multilingue ou elle ne sera pas», pourrait-on dire en modifiant une affirmation de Claude Hagège sur l'Europe. La mise en pratique de cette idée ne passe pas seulement par l'enseignement de langues étrangères et celui de la langue locale à des immigrés non qualifiés, mais aussi et surtout par l'application du critère de la maîtrise de la langue locale aux migrants d'élite, qui sont souvent des décideurs qui vont jouer un rôle clé dans le futur de la diversité linguistique en Suisse.

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