Depuis les années 1980, les politologues européens constatent un relâchement graduel du lien entre les classes sociales et les partis politiques. De nombreux observateurs ont ainsi conclu que le vote de classe appartient, dans les démocraties occidentales, au passé. Or, l'évolution électorale en Suisse va à l'encontre de ce diagnostic: depuis une dizaine d'années, les classes et partis se sont réalignées dans de nouvelles - et souvent surprenantes - relations. Sur la base des données du sondage SELECTS, effectué tous les quatre ans lors des élections fédérales, nous pouvons identifier quelques traits saillants du vote de classe en Suisse. A cette fin, nous comparons la base électorale des deux plus grands partis, l'Union démocratique du centre (UDC) et le Parti socialiste (PS).

Nos analyses confirment que le PS a perdu son ancrage dans la classe ouvrière. En 2007, le PS a eu davantage de succès dans chacune des trois catégories des classes moyennes salariées (spécialistes techniques, managers et spécialistes socioculturels) qu'auprès des classes populaires (travailleurs de production et des services, assistants de bureau). Ainsi, il a récolté 24% des voix des spécialistes techniques (comme les ingénieurs ou les informaticiens) et 19% des voix des managers, mais seulement 16% des ouvriers de production et des travailleurs des services (comme les aides-soignants ou les vendeuses).

Ce mauvais score contraste surtout avec le succès que le PS remporte auprès des spécialistes socioculturels, son nouveau bastion électoral: parmi les professionnels de la santé, du social, de l'éducation, des médias et de la culture, le PS a obtenu en 2007 le double de voix (34%) qu'auprès des ouvriers.

La base électorale de l'UDC est l'exact opposé de celle du PS. Là où les socialistes récoltent beaucoup de voix - comme parmi les spécialistes socioculturels et techniques - l'UDC est à la peine avec moins de 16% des votes. En contraste, là où le PS n'obtient qu'un score modeste - comme auprès des petits indépendants avec 15% des voix - l'UDC séduit une très large proportion en récoltant 44% des voix.

Cependant, le changement électoral le plus significatif de ces derniers dix ans a trait aux classes populaires: à la fin des années 1990, l'UDC s'est substituée au PS comme premier parti parmi les travailleurs. Tandis que l'ancien parti agrarien stagne dans les nouvelles classes moyennes depuis 2003, il connaît une progression forte et continue auprès des classes populaires. Entre 1995 et 2007, l'UDC a ainsi doublé son score auprès des ouvriers de production et des travailleurs des services.

C'est ce revirement des classes populaires qui explique le recul du PS et l'avancée de l'UDC lors des votations fédérales en 2007. Contrairement à ce que de nombreux observateurs supposaient, la défaite socialiste ne semble pas due à une chute auprès des classes moyennes salariées: le PS n'y recule que peu par rapport à 2003 et garde son niveau de 1995. Par contre, la popularité socialiste a décliné brusquement entre 2003 et 2007 parmi les assistants de bureau, les travailleurs des services et les ouvriers de production, trois catégories qui représentent ensemble plus d'un tiers de l'électorat suisse.

Nous assistons donc à un paysage électoral redessiné où le PS s'appuie principalement sur un ancrage solide auprès des nouvelles classes moyennes (surtout les spécialistes socioculturels et techniques), alors que l'UDC est devenu le parti des «petites gens»: ouvriers, travailleurs des services et petits indépendants.

Comment s'explique ce changement? Le sondage SELECTS, en interrogeant les électeurs sur leurs préférences économiques et culturelles ainsi que leur préoccupation prioritaire, nous fournit quelques pistes. Il en ressort que le PS est relativement homogène en ce qui concerne les attitudes économiques de son électorat: l'hypothèse d'une disparité entre nouvelles classes moyennes centristes et classes populaires plus étatistes semble erronée. Par contre, l'électorat socialiste est traversé par une division substantielle au niveau culturel, tiraillé entre la position très favorable à l'ouverture internationale des spécialistes socioculturels et l'orientation plus nationale des ouvriers de production.

A l'opposé, l'UDC réussit à unir les différentes composantes sociales de son électorat au niveau des orientations culturelles, tout en affichant davantage d'hétérogénéité au plan économique.

Or, lors des votations fédérales de 2007, les enjeux culturels étaient plus saillants et les partis divisés sur le plan culturel en ont ainsi davantage souffert. Cette conclusion est suggérée par l'analyse des trois problèmes considérés comme prioritaires par les électeurs suisses: sont citées en premier lieu la migration et la sécurité par 34% des votants, puis l'économie et l'Etat social par 32% et enfin l'environnement par 15%. C'est surtout dans les classes populaires que la perception du problème politique a fortement affecté le choix de vote. Ainsi, parmi les travailleurs qui mentionnent la migration et la sécurité comme leur préoccupation dominante - ils sont 45% à le faire - plus de la moitié ont donné leur voix à l'UDC. Dans le même groupe, le PS n'a obtenu qu'un score dérisoire de 9%. A l'opposé, parmi les travailleurs qui considèrent l'économie et l'Etat social comme problème politique prioritaire (ce qui est le cas pour un quart d'entre eux), le PS fait presque autant de voix que l'UDC (27% contre 31%).

Tout indique donc que l'évolution de la préférence partisane des ouvriers depuis la fin des années 1990 se soit faite sur la base de motifs culturels, liés à des questions d'identité et de communauté, et non sur la base de préoccupations économiques.

Cette analyse est tirée d'un chapitre écrit par les deux auteurs qui paraîtra dans un livre édité par Pascal Sciarini et Sarah Nicolet sur les partis de gauche en Suisse.

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