Sauf pour les âmes simples, l'emprise de l'UDC sur la société suisse ne peut s'expliquer par une seule cause. Fruits de transformations à grande échelle ou paramètres spécifiques au pays, de multiples facteurs ont créé l'espace utile à son développement.

Aux phénomènes souvent cités, il convient peut-être d'ajouter une évolution moins remarquée: parce qu'elle s'est produite de manière lente et diffuse, la déconnexion des citoyens de l'échelon cantonal n'a pas éveillé l'attention, bien que ses effets ne soient pas négligeables. Aujourd'hui, les Suisses sont beaucoup moins liés à leur canton qu'autrefois. Les grandes décisions se prennent à Berne et toujours moins dans les vingt-six capitales cantonales, parfois réduites aux tâches administratives. Campagnes, stratégies, messages s'établissent désormais au niveau national, où se situent les vrais enjeux. Logiquement, les députés aux Chambres fédérales occupent les médias, tandis que ceux des Etats fédérés ont sombré dans l'anonymat.

En clair, le canton n'est plus l'«espace roi», qui structure les débats prioritaires. Quant à la vie quotidienne des habitants, mobile et moins ancrée dans les particularismes locaux, elle a renforcé ces transformations, en gommant les frontières intérieures.

Autrement dit, les appartenances cantonales enracinées dans les siècles s'estompent, sans que des liens de même intensité ne les remplacent à l'échelon fédéral. L'armée, le franc, l'AVS, la poste, les chemins de fer sont des réalités attestant d'une solide organisation commune, mais non des fraternités historiques ou charnelles générant une véritable communauté. Certes, cette vaste mutation connaît des exceptions notables. Certains cantons fortement typés continuent de jouer le rôle de cadre de référence pour leurs habitants; d'autres pourraient être tentés de s'accrocher à leurs prérogatives, inquiets de voir leur influence se diluer au fil du temps. Mais pour autant, la majorité des citoyens de ce pays, et notamment les jeunes générations, tournent désormais leurs regards vers la Suisse: c'est d'elle qu'ils attendent du sens politique, une forme d'idéal et des raisons d'être ensemble.

A Séville, en 1992, Ben avait tort et raison en affirmant que «la Suisse n'existe pas»; il avait raison, puisque la Confédération n'était pas une entité homogène; mais il avait tort, parce que la Suisse existait en tant que somme d'Etats dont l'existence était suffisamment vivace pour que leur organisation faîtière soit, elle, dispensée d'exister. L'affadissement des bannières cantonales a changé la donne: elle a éloigné les Suisses de leur parentèle. Comblant ce vide, l'UDC n'a eu guère de mal à convaincre des citoyens en rupture identitaire de se réchauffer au feu du nationalisme.

Quand un pays mute sans s'en rendre compte ou se désagrège sans pouvoir s'y opposer, le risque est grand que ses habitants se retrouvent sur le plus petit dénominateur commun. Or, le nationalisme ou le fanatisme religieux représentent souvent le dénominateur le plus évident, tant ces deux pulsions génèrent facilement de l'appartenance. A l'Est, la disparition de la superstructure soviétique a suscité de fortes résurgences nationalistes. En Suisse, toutes proportions gardées, l'affaiblissement des sous-ensembles cantonaux a probablement contribué à favoriser l'émergence d'un néonationalisme réconfortant.

En tout cas, dans toutes les collectivités, les individus ont besoin d'appartenance. Pour former une société, pour vivre ensemble, il ne leur suffit pas d'être administrés ou de recevoir de l'argent. Quelque chose doit résonner en eux qui les touchent et les dépassent, par quoi ils se reconnaissent et s'acceptent mutuellement, si différents soient-ils. Dans les années 90, le monde changeait, le pays changeait, mais la Confédération n'a rien voulu entreprendre. Aucun élan, aucune réforme, aucune redéfinition de ses finalités ne l'ont tentée. Au contraire, le salut résidait dans le moins d'Etat et la prorogation d'un système politique faible, opaque et boiteux, dont l'amateurisme garantissait le primat de l'économie. On voit le résultat. Renvoyés à eux-mêmes, privés de liens forts, les individus ont entonné le chant rassurant du nationalisme.

L'appartenance est un phénomène puissant et complexe. Ce n'est pas l'adhésion, mais le sentiment plus général de pouvoir recourir aux mots ou aux signes propagés par le collectif pour exprimer son point de vue personnel. Saluer l'UDC ou son leader même sans les approuver, être critique mais admirer le sérieux de l'affaire, dire que la situation actuelle était inévitable, soupirer qu'il faut attendre, rire de l'impuissance des adversaires, banaliser à tout prix les dérives nationales par rapport aux dérives étrangères, penser qu'au moins une forme de Suisse s'exprime à nouveau même si ce n'est pas la bonne, c'est déjà appartenir.

Nous voulons tous appartenir: quoi de plus violent que d'être rejeté du groupe? Autour du feu où se presse la tribu, chacun veut sa place, même si ce n'est pas celle des chefs, même s'il faut souffrir et renoncer à soi pour ne pas être expulsé du rang. Il faut une force rare pour se dire étranger à la liturgie en cours, tourner le dos au foyer, accepter la dissidence et marcher dans la nuit. Après chaque aventure populiste, les historiens ont montré combien la tolérance à l'inacceptable avait été nourrie par la séduction de la foi primaire, le besoin d'appartenir et la peur d'être exclu du courant dominant.

L'UDC produit de l'appartenance nationale. Ce n'est pas en contradiction avec son combat contre tout développement de l'échelon fédéral. Au contraire, les manques qu'elle entretient servent les produits de substitution qu'elle promeut. A l'évidence, cette capacité à tisser du lien n'est pas la seule clé de son succès. Mais la mise en exergue de cette aptitude renseigne les partis concurrents. Pour remplacer les pulsions populistes par des émotions constructives, il ne suffira pas d'additionner des propositions ou des publics. Si la droite libérale s'obstine à croire qu'une poignée de conditions-cadres favorisant la réussite économique forme un programme politique, elle poursuivra sans faiblir sa marche vers l'insignifiance. Si la gauche tient un discours musclé qui ne parle qu'à ses troupes, elle aura beaucoup de peine à reprendre la main.

Une société tient par des institutions fortes, vivantes, visibles, crédibles, respectées, incarnant la pérennité des valeurs communes face à la malice des temps et la solitude des individus; elle rassemble par une langue généreuse qui s'adresse à tous et dont la pratique élève les esprits; elle vit par des projets qui l'animent et servent l'intérêt général. Telles sont les dynamiques qui créent des liens: aux partis, elles demandent du courage, de l'intelligence et du panache. En Suisse, est-ce imaginable?

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