Le rapport Stern ( The Economics of Climate Change ), publié le 31 octobre 2006 sous l'égide du gouvernement britannique, chiffre à quelque 6000 milliards de dollars (ou 6 trillions de dollars) le coût du réchauffement climatique à l'économie mondiale si les scénarios les plus pessimistes se réalisent. L'auteur de cette étude, Nicholas Stern, a occupé le poste de chef économiste à la Banque mondiale avant de devenir l'un des principaux conseillers aux affaires économiques du gouvernement de Tony Blair.

La médiatisation de cet événement a été instantanée; en Angleterre, les journaux les plus sérieux parlent d'un «tournant historique» dans le dossier des changements climatiques. Tous les politiciens de Grande-Bretagne, indépendamment de leurs luttes partisanes, se découvrent une vocation de gestionnaire du climat et Blair souhaite devenir le leader de cette nouvelle croisade politique. Vu l'échec de «sa» politique irakienne, on aurait tout à craindre…

La savante orchestration de cette «bombe médiatique» ne laisse pas indifférent (de nombreux titres européens ont emboîté le pas à la presse britannique en reprenant l'information en première page) mais, sur le fond, est-ce que le rapport Stern apporte réellement un nouvel éclairage à la problématique du climat? Sur le plan scientifique, pas grand-chose, puisque Stern se base sur les résultats de simulations climatiques qui sont connues depuis longtemps. Le rapport prend en compte essentiellement le haut de la fourchette de réchauffement global possible, à savoir 3-5°C de plus d'ici à la fin du XXIe siècle, ce que les rapports successifs de l'IPCC (ou, en français, le GIEC, Groupe intergouvernemental pour l'étude de l'évolution du climat) publient depuis plus d'une décennie. Le rapport 2001 de l'IPCC, et celui en préparation pour 2007, évoquent déjà un coût pour nos sociétés qui se chiffre en plusieurs points de PNB, soit sous forme de l'effort financier à consentir rapidement pour contrer les effets négatifs du réchauffement, soit pour réparer ses dégâts lorsqu'ils se manifesteront.

Ce qui est nouveau, c'est que Stern représente une communauté autre que celle du monde de la recherche scientifique. A l'inverse de nombreux chercheurs qui, la plupart du temps, n'ont l'écoute ni du monde politique ni des décideurs économiques, Stern retient l'attention de ceux capables de prendre les mesures qui s'imposent pour faire face aux impacts d'un climat plus chaud, peut-être plus variable, et certainement plus extrême. Au moment où nos glaciers reculent, où nos montagnes s'effondrent, où les températures battent des records jusqu'aux portes de l'hiver, une telle étude peut avoir un impact certain. Signée par un membre influent du monde des affaires, l'étude peut inciter les pairs de Nicholas Stern à revoir leurs stratégies économiques, et les politiques à se mobiliser enfin sans faux-fuyants dans la lutte contre le réchauffement.

L a presse relate les éléments les plus spectaculaires du rapport Stern, mais ils occultent d'autres aspects qui mériteraient qu'on s'y attarde. Dans un commentaire de la NZZ paru le même jour que le rapport Stern, l'analyste relève certaines faiblesses du document. Entre autres, aucun accent n'est mis sur les capacités d'adaptation des entreprises ni sur les capacités d'innovation technologiques ou de mise en œuvre de nouvelles connaissances. Selon l'analyste de la NZZ, extrapoler vers un horizon lointain les comportements économiques actuels, sur la base des connaissances actuelles, est un exercice peu crédible et affaiblit quelque peu le rapport.

On pourrait également ajouter que, à force de marteler uniquement l'aspect négatif de la problématique, on risque de décourager les meilleures intentions. S'il est vrai que les impacts d'un climat plus chaud auront des conséquences économiques importantes, cela vaut aussi la peine de souligner que le développement et la mise en œuvre de technologies novatrices ouvriront certainement de nouvelles perspectives pour de nombreuses entreprises. L'innovation à son tour sera génératrice d'emplois et d'autres retombées économiques positives.

On le voit aujourd'hui, vingt ans après la mise en œuvre de mesures visant à réduire la pollution de l'air: les entreprises qui ont investi dans des moyens de production propres sont celles qui ont pu maintenir leur compétitivité, non seulement parce que le «label vert» est vendeur, mais aussi parce que la productivité a augmenté de manière inversement proportionnelle à la baisse des taux de substances polluantes. Il pourrait en être de même avec le climat, même si la réduction du CO2 dans l'atmosphère est beaucoup plus complexe que la réduction des oxydes d'azote ou autres oxydes de soufre…

S'il y a un côté irritant à voir la médiatisation instantanée d'un rapport qui, finalement, ne fait que confirmer ce que l'on savait déjà, simplement parce que ce rapport est écrit et cautionné par le secteur économique plutôt que par des scientifiques, il a une utilité indéniable de communication au sein de ce même monde économique. On constate aujourd'hui que ce sont des entreprises grandes, moyennes, ou petites, qui commencent à réfléchir à des stratégies novatrices dans des domaines bénéfiques pour le climat. Y compris dans des Etats comme la Californie ou des pays comme la Chine, qui ne sont pas contraints par les règles de conduite que se sont données les pays ayant ratifié le Protocole de Kyoto.

En donnant un signal clair, cautionné par des personnes respectées du monde des affaires, Nicholas Stern a peut-être effectivement tourné une nouvelle page et brisé de nombreux tabous qui paralysent les relations entre économie et écologie…

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