A force d'imaginer que chaque conférence sur le climat représente un tournant dans la problématique, on finit par tourner en rond... et on est en droit de se demander si, dans le dossier «climat» on se trouve à un «point de non-retour» de plus. Il paraît évident que la conférence des parties signataires de la Convention cadre des Nations unies sur les Changements climatiques (CCCC) qui se réunit depuis hier et pour quinze jours à Bali va devoir se mettre d'accord sur un calendrier pour préparer la suite du Protocole de Kyoto qui se termine en 2012. Selon les résultats qui émergeront de la conférence, on pourra jauger l'engagement réel des pays à se mobiliser en faveur du climat.

Il y a quelques raisons d'être optimiste par rapport à la perception du problème climatique. On constate aujourd'hui qu'aucun politicien ne peut occulter le climat de son discours, y compris George W. Bush (même si ce dernier reste totalement opposé au Protocole de Kyoto comme élément de solution). Est-ce un phénomène de mode ou une prise de conscience réelle? L'avenir le dira, mais pour l'instant, le climat figure en bonne place sur l'agenda politique planétaire, et cela certainement pour de nombreuses années encore.

Les milieux économiques sont également moins frileux par rapport au réchauffement de la planète et entrevoient même de nouvelles opportunités industrielles et technologiques et de nouveaux marchés en perspective. Il est maintenant de bon ton de diversifier son portefeuille d'actions en incluant des titres représentant les domaines du développement durable, par exemple. Le clivage entre organismes environnementaux et économiques semble s'estomper en faveur d'un dialogue où tout le monde peut sortir gagnant, à l'instar des initiatives prises il y a quelques années déjà par le WWF international et de grands groupes industriels.

Mais dans la réalité, quelle est la marge de manœuvre des pays et des négociateurs? Le premier constat est que l'inertie du système climatique est très grande et que même en imposant des solutions draconiennes pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, le climat va continuer à se réchauffer pendant encore des décennies, voire des siècles.

Au stade actuel, les négociateurs à Bali vont devoir choisir un niveau «acceptable» de réchauffement pour être conforme aux principes de l'article 2 de la CCCC qui stipule que les parties signataires devront entreprendre tout ce qui est possible pour éviter un niveau «dangereux» de réchauffement afin de protéger entre autres les écosystèmes et assurer la sécurité alimentaire de la planète.

Actuellement on voit des groupes d'Etats comme l'Union européenne ou la Californie qui espèrent pouvoir limiter la hausse globale des températures à 2°C de plus qu'aujourd'hui d'ici à 2050... un objectif atteignable techniquement mais qui représente malgré tout une vitesse et une amplitude de réchauffement totalement inédites depuis l'apparition d'Homo sapiens.

Parallèlement, il va falloir que les parties signataires de la CCCC réfléchissent aux stratégies d'adaptation et de réduction des risques face à un réchauffement qui va se poursuivre quoi que l'on entreprenne. L'adaptation prendra différentes formes en différentes régions, mais aura dans tous les cas un coût économique et social, que ce soit pour la construction de digues de protection pour les zones côtières ou d'ouvrages pour contrer les risques d'instabilités de terrain dans les régions de montagne.

Il se pose donc des questions éthiques et d'équité, car qui va supporter les coûts supplémentaires liés à l'adaptation? Les débats risquent d'être houleux car les questions financières seront implicitement liées à des questions de responsabilité morale, voire légale.

Il reste enfin une troisième voie à mettre en œuvre en parallèle avec la réduction des émissions et les stratégies d'adaptation: la mitigation. Ce terme d'origine anglo-saxonne comprend tout ce qui permet de réduire les impacts climatiques par des actions proactives, comme l'utilisation de certaines techniques agricoles pour l'amélioration du recyclage du carbone et stimuler sa séquestration ou encore la gestion du patrimoine forestier pour transférer la forêt en puits de carbone, etc.

Il reste cependant un problème de taille à résoudre: celui du secteur de l'énergie fossile, à la source de 80% des émissions de gaz à effet de serre, et on voit mal comment les politiques actuelles vont permettre de résoudre rapidement et durablement ce problème. Car les scénarios énergétiques les plus optimistes, tenant compte d'une mixité entre diverses sources énergétiques (gaz, nucléaire, renouvelables), ne permettront pas de remplacer le potentiel énergétique des carburants fossiles à son niveau actuel d'utilisation. Les économies d'énergie, qui nécessitent des incitations financières pour leur mise en œuvre étendue, permettront d'améliorer la situation mais ne combleront pas totalement le «manque à gagner» énergétique. Le développement quasi incontrôlé des villes et le tissu urbain complexe qui en découle rendent la mobilité difficile même lorsque l'offre en transports publics est grande comme en Suisse. Dans les grandes métropoles américaines ou asiatiques, cette mobilité contribue largement aux émissions urbaines de gaz à effet de serre car il n'y a tout simplement pas de solution de rechange aux véhicules fonctionnant à l'essence ou au diesel. La résolution d'une large partie du problème climatique passe avant tout, et cela, on le sait depuis longtemps, par un affranchissement de notre utilisation des carburants fossiles... ce qui est loin d'être trivial!

Quoi qu'il en soit, il ne nous reste qu'à espérer que, après avoir perdu une génération à faire accepter le fait que les activités humaines sont en bonne partie responsables des dérèglements climatiques observés, on ne perde pas encore une à deux générations avant de prendre les mesures pour minimiser les risques associés aux changements climatiques. C'est certainement là le signal que la Conférence de Bali devra donner au monde.

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