Voici tout juste deux ans, l'Office fédéral du développement territorial (ARE) publiait, de sa propre initiative et sans avoir obtenu la caution gouvernementale, un Rapport 2005 sur le développement territorial. Le diagnostic, jugé insatisfaisant, était assorti de quatre scénarios esquissant l'avenir possible d'une Suisse de plus en plus urbaine ainsi que d'une série de priorités stratégiques souhaitables pour les différents types d'espaces, urbains, ruraux et alpins.

Autant d'audaces que leurs auteurs, le directeur de l'ARE Pierre-Alain Rumley en tête, ont vaillamment expliquées et défendues, dans une brochure-résumé et lors de nombreuses réunions à travers tout le pays. Bel effort de vulgarisation et de persuasion, pour un résultat somme toute décevant. Malgré les possibilités d'intervention offertes, y compris par Internet, le débat n'a pas vraiment eu lieu, empêché par les résistances fédéralistes et urbanophobes.

Pour relancer la discussion, l'ARE a choisi une procédure inédite: faire évaluer les tâches, les possibilités et les limites de l'aménagement du territoire en Suisse par des experts étrangers, venus en l'occurrence d'Allemagne, d'Autriche, de France, de Grande-Bretagne et des Pays-Bas.

Pour accroître encore la distance et préserver l'indépendance des observateurs mandatés, l'ARE a chargé un intermédiaire, le professeur Bernd Scholl de l'EPF-Zurich, de suivre et de coordonner le travail des experts, ébahis de tant de précautions et facilités. Or, même si ces cinq personnages, tous reconnus dans leur spécialité et leur pays, avaient donc pleine liberté de commentaires et propositions, leurs avis s'avèrent moins révélateurs et catégoriques que ceux de leurs interlocuteurs suisses, au nombre d'une vingtaine, cités dans une annexe pudiquement intitulée Choix d'informations particulièrement importantes recueillies au cours des entretiens. Et voilà qu'en trois pages bien denses, on apprend tout sur les problèmes et les plaies de l'aménagement du territoire en Suisse.

En bref, l'éparpillement fédéraliste des pouvoirs institutionnels n'a d'égal que la dispersion géographique des constructions. Le mitage urbain se poursuit imparablement, avec la complicité des collectivités, locales surtout. Au lieu de contrôler et densifier l'utilisation du sol, elles contribuent à augmenter exagérément les besoins de terrains. La Confédération dispose certes d'une bonne loi, même s'il s'agit d'une mouture affaiblie en 1979 après le succès du référendum fédéraliste de 1976; mais l'autorité fédérale, habilitée à fixer les principes applicables à l'aménagement du territoire, ne parvient pas à coordonner vraiment les activités des cantons, souverains en la matière. Ces derniers établissent donc leurs plans et schémas directeurs sans trop se soucier des voisins. Quant aux communes, elles rivalisent d'optimisme dans l'appréciation des besoins en zones constructibles, chacune voulant avoir ses zones, généreusement mensurées, affectées à l'habitation et aux activités les plus diversifiées possible.

Certes, le tableau ne se résume pas à ces grandes zones d'ombre. Les experts sont unanimes à estimer que l'aménagement du territoire version helvétique soutient très bien la comparaison avec la politique suivie dans leur propre pays. Représentant la délégation interministérielle à l'aménagement et à la compétitivité des territoires, l'experte française se montre sincèrement impressionnée par les pratiques innovantes des «niveaux territoriaux», observées à Zurich et à Bâle notamment. Et l'expert allemand, le professeur Thomas Sieverts, bien connu pour ses études sur «l'entre-deux villes», avoue avoir changé d'avis à propos de la démocratie directe, dont à ses yeux les bienfaits dépassent désormais largement les lenteurs, en matière d'aménagement du territoire s'entend bien.

De son côté, Max van den Berg, ancien responsable de l'urbanisme d'Amsterdam et professeur à l'Université d'Utrecht, reconnaît les beaux efforts consentis en faveur d'un développement territorial qualifié de durable, tout en souhaitant une meilleure prise en compte des effets sur les «paysages culturels» que ne manquera pas d'avoir la mutation en cours dans l'agriculture.

S'agissant des agglomérations, les experts relèvent sans surprise qu'elles «n'imprègnent pas encore l'idée que l'on se fait de la Suisse» - la même chose peut se dire des villes évidemment, même si les unes et les autres bénéficient désormais de la reconnaissance constitutionnelle au plan fédéral. Cette sorte d'urbanophobie persistante explique le double paradoxe actuel. D'une part, la Confédération peut certes contribuer au financement des projets d'agglomération mais doit pour le reste se contenter de jouer un rôle discrètement subsidiaire. De leur côté, les communes d'agglomération, jalouses de leur autonomie, affirment leur identité, préservent leurs atouts particuliers et rivalisent en matière fiscale, alors même que nombre d'entre elles «ont physiquement fini par se fondre en un ensemble».

Parmi les suggestions faites par les experts en vue de donner une véritable consistance aux agglomérations, notons celle, pas forcément utopique, de «développer dans chacune d'elles une certaine spécialisation correspondant aux talents qui s'y trouvent». Et de citer les exemples de Berne, qui met l'accent sur le cadre physique et la beauté de l'agglomération, ou de Lucerne, qui privilégie les aspects économiques et financiers. Deux cultures au service du fameux «argument publicitaire unique», tout à fait dans la ligne des territoires mis en compétition, pour ne pas dire sur le marché.

Les réseaux de villes et de localités ont également retenu l'attention des experts. Ils représentent les espaces fonctionnels, ceux de la vie quotidienne, qui forment eux-mêmes ce territoire urbain auquel certains donnent abusivement le nom de métropole suisse. Là aussi, le mot d'ordre est à la différenciation et à la spécialisation, à l'intérieur de chacun des espaces fonctionnels comme entre eux. Plus vite dit que fait. En revanche, l'idée de structurer la vie et les transports de ces espaces autour des gares, centrales ou régionales, a déjà trouvé de bons débuts de réalisation, dont la deuxième extension de la gare de Zurich et l'aménagement du CEVA constitueront de nouvelles étapes, exemplaires après d'autres à Lausanne, Bâle, Bienne, Lucerne notamment.

Même s'ils montrent une certaine compréhension pour les particularités du système fédéraliste à l'helvétique, les experts s'entendent pour vouloir donner davantage de pouvoir d'incitation et de coordination - à défaut de compétence d'arbitrage - à la Confédération, c'est-à-dire à l'ARE. Ce disant, ils se font de leur plein gré les porte-parole d'un Office et d'une politique qui peinent à s'imposer, face aux cantons notamment.

Reste à savoir si ces derniers écouteront mieux les voix venues d'ailleurs que les propositions énoncées sur place depuis longtemps, en vain.

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