Opinions

L'avis de l'expert. Février 1917 en Russie: les journées, effacées, d'une année qui a tout changé

Il y a nonante ans, le régime tsariste s'écroulait. De nouveaux dirigeants, modérés, libéraux, prenaient le pouvoir d'un Etat proclamé républicain. Lénine ne devait leur laisser que six mois. Soljenitsyne continue à les détester.

«Je dîne à mon hôtel, l'Astoria. Le lendemain matin l'Astoria est envahi par une foule hurlante, hétéroclite, avec armes, sans armes, des ouvriers, des étudiants avec leur insigne ou leur casquette. Que veut-elle? J'ai appris que plusieurs des généraux qui «commandaient» chacun un étage de l'hôtel ont été emmenés, massacrés.» Ces notations de Pierre Pascal dans son Journal, c'est le début d'un immense bouleversement, qui va dévaler sur le XXe siècle. Les cinq jours de février 1917 (23-27 ancien style, 8-12 mars selon le calendrier occidental) où s'écroule le pouvoir tsariste et s'installe un étrange «double pouvoir» dans la capitale d'alors, gouvernement provisoire et «soviet des ouvriers et soldats», c'est à la fois la révolution bourgeoise qui doit «normaliser» la Russie, faire de l'ancienne autocratie soit une monarchie constitutionnelle (complétant ainsi «Octobre 1905»), soit une république parlementaire.

Officiellement la Russie deviendra république en septembre, mais la décision passa inaperçue: le pays, chacun le sentait, allait déjà très vite vers autre chose. A la tête du gouvernement un avocat travailliste, Kerenski, a succédé au prince Lvov, monarchiste modéré. Le putsch du général Kornilov au mois d'août a échoué, Lénine rentré en mars, reparti en clandestinité, prépare un renversement auquel ses propres camarades Zinoviev et Kamenev ne croient pas. Le front est presque en débandade, on «fraternise» avec les Allemands. L'Eglise orthodoxe se redonne un patriarche, que lui avait enlevé Pierre le Grand, et lance son aggiornamento dans un concile d'évêques.

Pascal note début août: «Les paysans sont très antibolcheviks, la politique socialiste ne les intéresse pas. Ils ne voient que la terre, et ils ne la conçoivent pas nationalisée. Ils veulent la guerre jusqu'à la victoire, mais ils ne font pas mauvaise figure aux déserteurs. La vie est facile: beurre, pain, œufs, poisson.»

Ilia Ehrenbourg, le futur écrivain soviétique, écrit en juillet, après un séjour en France: toute la France s'intéresse à notre révolution, nous sommes au centre des conversations dans les tranchées et les salons... Plus tard, quand il aura achevé son temps en émigration et sera venu à résipiscence, il gommera avec soin toute mention de cet article. Car plus tard, «Février» a été escamoté comme jamais révolution ne le fut... «Octobre» est arrivé, coup d'Etat en contradiction avec la doctrine marxiste qui veut qu'on laisse d'abord se dérouler la révolution bourgeoise... Dans l'historiographie soviétique et celle de l'Occident qui bientôt s'aligne, «Février» est une simple répétition, Kerenski est un pantin qui s'enfuit habillé en femme. Exit de l'histoire, personne ne voudra lire les Mémoires du vieux monsieur qui vivra jusqu'en 1970 en Californie... Par millions, satires et caricatures ont procédé à l'ablation de ces pages de l'histoire du libéralisme russe...

Pierre Pascal, devenu bolchevik parce qu'il voit dans la Révolution d'Octobre l'avènement de nouveaux temps apostoliques comme dans les Actes des apôtres, estime que Février n'est que le début d'une révolution morale qui donne son fruit avec Octobre. Quoique non marxiste, comme le fut Pascal jusqu'en 1922, un exégète bien plus célèbre partage ce diagnostic: Soljenitsyne. Son immense roman en «nœuds» historiques, La Roue rouge, décrit par le menu les journées de février 2017 (dans le nœud intitulé «Mars»), poussière d'émeutes, lâcheté des officiers traîtres à leur serment, démagogie qui enfle de minute en minute. Le grand responsable de cette débandade, pour l'auteur de cette «Roue rouge» qu'il voit dévaler sur la Russie, ce n'est pas Lénine - avec qui il s'identifie presque du point de vue psychologique, retrouvant sa propre irritation devant les défauts russes, sa propre volonté d'acier si contraire au caractère velléitaire russe -, non! le coupable de tout, c'est le leader du parti des Constitutionnalistes-Démocrates (Cadets), le professeur Pavel Milioukov. Soljenitsyne a lu tous les débats parlementaires de la Douma, et s'acharne à souligner l'emphase creuse du tribun, la démagogie du libéral qui court après la foule, celle du ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire qui réclame Constantinople, l'homme sans honneur qui a semé les insinuations sur la collusion secrète (jamais prouvée) de la tsarine avec l'Etat-major allemand.

Oui, «Octobre» était dans «Février», réaffirme Soljenitsyne dans ces «Méditations sur la révolution de Février 1917». Nicolas II y est pris à partie personnellement: qu'est-ce qu'un souverain qui abdique sans rien tenter, qui fuit au premier télégramme rejoindre son épouse? que sont ces libéraux qui flirtent avec la pègre? qu'est-ce que cette Eglise qui lâche l'Oint sur le champ? Soljenitsyne, courroucé, semble incriminer toute la Russie, celle d'hier, celle d'aujourd'hui qui récidive...

En fait les historiens buttent sur les raisons d'un écroulement si rapide du tsarisme (trois jours, après tant de siècles!) Sans la guerre, et les millions de morts, l'écroulement aurait-il eu lieu? Georges Katkov, l'historien d'Oxford, voyait les causes réelles dans la mauvaise administration, il avait fallu que le «Zemgor», une organisation para-étatique, prenne en charge le ravitaillement de l'armée. De plus, l'Etat-major allemand vit particulièrement juste en fournissant le «wagon plombé» à Lénine et aux siens pour quitter Zurich. Le parallèle avec la Révolution française a joué de tous les côtés: c'était le 14 juillet en plein hiver! même pas besoin de l'attraper à Varenne, le roi se jetait volontairement dans la captivité de son palais à Tsarskoïé Siélo!

La Russie intellectuelle a réagi aux «Méditations» de Soljenitsyne, s'est interrogée sur le sens de ce «Février» si facile et si fragile... Tout était-il écrit d'avance? Non, répond le politologue Nikonov: Nicolas n'était certes pas un génie, mais pas un si mauvais dirigeant, il avait eu le courage de prendre le commandement en chef de l'armée en 1915 après les grands revers russes du mois d'août. Il ne voulait pas la répétition du Dimanche sanglant de janvier 1905, bref, «jamais la Russie n'avait eu un souverain moins autocrate».

Pierre Pascal expliquait que la «nouvelle démocratie», un mot inventé par Lénine, et qui désignait la grande armée de la nouvelle intelligentsia, médecins de zemstvos, instituteurs, vétérinaires, fonctionnaires des mines, des chemins de fer n'avait pas leur place dans la Russie encore figée dans des symboles archaïques. Le pays se développait rapidement, mais les symboles n'évoluaient pas. Le pouvoir avait lâché une semi-constitution, mais avait refusé tout exercice du pouvoir à l'opposition élue. Ceux qui arrivent au pouvoir en février n'ont donc aucune expérience.

En somme, quelques grèves dans la capitale industrialisée du pays, la rumeur d'un prochain rationnement du pain, la révolte d'une dizaine de régiments de réserve stationnés à Saint-Pétersbourg ont déclenché le mouvement qui va conduire l'immense empire à son écroulement et son démembrement (la paix de Brest-Litovsk, signée en 1918 par Lénine avec les Allemands). Certes tout s'est joué dans la capitale, et, à un moindre degré, à Moscou; mais le pays suit, car personne ne veut défendre l'ancien régime, il s'effondre.

La femme poète et romancière Zinaïda Hippius, épouse du philosophe Méréjkovski, avait son appartement en face du Palais de Tauride où siégeait la Douma, puis côte à côte la Douma et le Soviet. Avec son lorgnon implacable, elle scrute et elle juge tout le monde. Les drapeaux rouges défilent, on chante la Marseillaise, et elle note mercredi 1er mars: «La lumière de ce matin, c'est l'ivresse de la vérité de la révolution, c'est la passion pour une liberté conquise, pas une liberté «consentie»; je sens cela dans les régiments qui défilent avec leur musique, dans les visages clairs qui ont envahi la rue, ceux du peuple. Mais je ne le sens pas chez ceux qui devraient se porter au premier rang, devraient, et ne peuvent pas, et ne le feront pas, et tromperont tout le monde. »

Etrange lucidité! En 1924, la fête du 12 mars, qui célébrait «Février», fut abolie dans la même indifférence que celle qui avait entouré l'abolition de la monarchie.

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