Comment la génétique, l'environnement, le vieillissement, voire le psychisme interagissent-ils dans la genèse d'un cancer? Le climat de notre planète subit-il des influences aussi diverses que des effets astrophysiques, géologiques, biologiques, humains, et sont-ils maîtrisables? Comment mathématiques, lois de la finance, forces politiques et émotions déterminent-elles, ensemble, le sort de l'économie mondiale?

Ces questions sont aujourd'hui sans réponse. Voilà pourtant trois siècles - depuis celui qui porte si bien le nom de «Siècle des Lumières» - que les sciences poursuivent cette quête. Mais chacune pour elle. Les sciences naturelles, en développant la méthode expérimentale du laboratoire, ont isolé le phénomène à observer en le plaçant dans des conditions parfaitement contrôlées certes, mais très éloignées de ce qui se passe spontanément dans la nature. Physique, chimie, biologie, puis génétique, neurosciences et même sciences psychosociales, ont fait bon usage de ce modèle, qualifié cependant par d'aucuns de réductionniste parce que simplificateur.

Au cours du dernier siècle, grâce à cette méthode, les résultats ne se sont pas fait attendre. Ils ont été spectaculaires. Notre compréhension du monde en a été profondément transformée, car il y avait à découvrir tant de phénomènes et de mécanismes... simples. Aujourd'hui, la situation a changé: la méthode expérimentale se lézarde. Son caractère réductionniste ne rend plus suffisamment compte de la complexité du monde. Tels des enfants qui ont démonté leur jouet, nous devons maintenant intégrer chaque élément qui le constitue pour recomposer le tout. Dans la nature, une telle reconstruction respecte les lois de la complexité: le tout est plus que l'addition de ses composants. Il y a émergence de nouvelles qualités imprévues, comme le magnétisme, une cristallisation, l'auto-reproduction et la vie. Le modèle conventionnel expérimental ne sait pas jouer simultanément avec toutes les variables, ni faire jaillir la qualité émergente. Il a trouvé ici son maître.

Le modèle expérimental a eu pour corollaire une autre évolution importante: celle de la spécialisation. Que ce soit dans les sciences humaines, sociales, naturelles ou de l'ingénieur, les disciplines se sont multipliées. Ainsi est née une culture «verticale», une connaissance en silo, une fragmentation progressive de la connaissance. Si une telle vision limitée du monde permet d'en explorer les confins, elle modifie également le regard de celui qui l'observe au travers de son propre télescope: le chercheur d'aujourd'hui se veut maître de son domaine. L'univers scientifique est peuplé de spécialistes avec leurs propres visions, méthodes, langages, croyances, congrès et publications. Les institutions de financement et de formation ont suivi la même logique. En un mot, le monde de la connaissance est fragmenté.

Prenons la médecine: la fragmentation du savoir et des pratiques médicales a mené à un système peu lisible, avec plus de 40 spécialités. Les conséquences négatives en sont un manque de communication et d'organisation des soins, avec malentendus et erreurs médicales à la clé. Le public ne s'y trompe pas, en exigeant aujourd'hui des intégrateurs, gestionnaires de santé.

Autre exemple: le monde universitaire, où la foison de filières et de titres académiques fige la formation dans de trop nombreuses spécialités, à l'heure où la société exige la plus grande flexibilité et adaptabilité. Enfin, les sciences humaines et sociales d'une part, les sciences naturelles et techniques d'autre part, vivent séparément et sont l'exemple le plus marquant d'un manque de dialogue entre deux savoirs qui, chacun pour soi, ont forgé notre vision du monde.

Les sciences naturelles ne résolvent pas la problématique du cancer, ni celle du sida, sans prise en charge efficace des comportements à risque. Les changements climatiques doivent aussi être analysés sous l'angle de la motivation citoyenne. Un équilibre plus stable des économies planétaires viendra notamment d'une maîtrise des facteurs émotionnels qui secouent les bourses mondiales. Inversement les sciences humaines et sociales bénéficient déjà en histoire, paléontologie, économie, psychologie expérimentale, de l'apport des sciences naturelles. A vrai dire, tout problème impliquant l'être humain ou son environnement est justiciable d'une telle double approche, mutuellement enrichissante, conjuguant les faits et les valeurs, offrant de nouvelles solutions et, à défaut, de nouvelles perspectives. A la pluridisciplinarité - chacun pour soi - doit faire place l'interdisciplinarité - chacun avec l'autre.

Tout d'abord, faisons une pause pour mieux nous connaître: tel est le but de la fondation Dialogue des Savoirs. L'un des obstacles est le mode différent d'acquisition des connaissances. Alors que le monde des sciences exactes s'appuie avant tout sur la perception, les sciences humaines se fient davantage aux témoignages cohérents. Mais les différences sont plus quantitatives que qualitatives, et les autres mécanismes épistémologiques (mémoire, conscience, pouvoir de comparaison) sont communs aux deux. Imaginez deux peintres possédant les mêmes palettes de couleurs, les mélangeant à leur guise pour saisir le même paysage. Il «suffit» de trouver les éléments communs, les invariants d'un même thème, pour démarrer un premier dialogue.

Mais d'autres freins plus subtils s'opposent au dialogue: le scientifique et l'humaniste aiment parler de ce qu'ils savent, non de ce qu'ils ignorent. Il y a une certaine humilité à développer envers son propre savoir, puisque celui-ci a des lacunes que d'autres sauront combler. Considérer ses limites n'est pas un acte de contrition, mais d'ouverture et de reconnaissance de l'altérité. Une telle attitude généreuse nous est bien connue chez les très grands savants: les «sages».

Ces considérations ont mené à la création en Suisse de la fondation World Knowledge Dialogue en 2005, qui tiendra ses deuxièmes assises du 10 au 13 septembre à Crans-Montana. Forts de la première expérience, les organisateurs ont centré le dialogue sur deux thèmes qui s'y prêtent: «Comportement coordonné, altruisme et conflit» et «L'intelligence collective d'Internet et le savoir individuel», sous la direction d'un «Auteur en résidence», cette année le professeur E.O. Wilson, l'un des intellectuels les plus influents aux Etats-Unis. Sans avoir la prétention d'un «savoir de la science», nous espérons développer l'«Esprit de Crans-Montana»: un meilleur dialogue entre les sciences humaines et naturelles pour le bien de notre société.

Ce congrès comporte cinq conférences ouvertes au public. Il accueille notamment des personnalités telles que les Prix Nobel R. Ernst, J. Sulston, C h. Nüsslein-Volhard, l'astrophysicien H. Reeves, l'auteur J.-P. Changeux, le futurologue J. de Rosnay, le philosophe P. Boghossian.

Voir le site: http://www.wkdialogue.ch

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