La crise financière qui a contaminé les marchés mondiaux n'est pas comparable à celle, politique, illustrée par la guerre en Géorgie, mais toutes deux sont emblématiques de l'incertitude dans laquelle nous vivons. Sans vouloir pousser la comparaison trop loin, il convient de noter néanmoins que cette incertitude s'est aggravée depuis la fin de la Guerre froide.

La mondialisation, quelle que soit l'autre définition qu'on lui donne, se caractérise par une interdépendance plus forte, des interactions plus rapides et moins chères, la diffusion du «pouvoir» et l'émergence de nouveaux acteurs (les ONG). Son côté sombre est incarné par les groupes djihadistes internationaux comme Al-Qaida; son côté positif est la conscience globale de notre responsabilité à agir partout dans le monde en faveur des droits de l'homme et pour une coopération contre le réchauffement de la planète. Dans ce contexte, croire qu'il pourrait y avoir un découplage de la contagion déclenchée par la crise bancaire entre les effets mondiaux et les effets locaux semble naïf. En tous les cas, par définition, les banquiers prennent des risques («pas d'intérêt sans risque»).

Le problème aujourd'hui, c'est que, même s'ils continuent à spéculer avec l'argent des autres, l'appât du gain, la complexité (les hedge funds, les produits dérivés) et le manque de réglementation ont accru la défiance et miné la confiance. En fait, aux yeux du public déconcerté, les régulateurs eux-mêmes semblent indissociables des responsables d'une crise qui aurait probablement pu être évitée.

Une approche conservatrice ou sceptique de la rapide croissance économique mondiale aurait été d'envisager que des événements improbables surviennent parfois, même si ce n'est pas avec la régularité et la prévisibilité qui nous arrangeraient. Tout ce fastidieux vocabulaire bancaire - diversification, hedging, répartition des risques, ring-fencing, transparence et responsabilité - aurait sans doute pu être utilisé à meilleur escient.

Economie mise à part, quels sont les risques et menaces sur la scène politique internationale actuelle? Le risque, évidemment, est perceptible ou relatif: une personne en bonne santé et prospère peut y être plus sensible qu'un individu pauvre et souffrant; d'où l'expression «rien à perdre». Le risque a ceci d'étrange qu'il est plus supportable lorsqu'il est prévisible que lorsqu'il est incertain. Donc, pendant la Guerre froide, l'ombre nucléaire planait sur nous, nous vivions avec cette menace existentielle et Herman Kahn, analyste à la Rand Corporation (institution américaine à but non lucratif, «think tank» apolitique), nous exhortait à «penser à l'impensable».

Notre époque recèle moins de menaces et de risques (et moins prévisibles), mais nous nous sentons plus en danger. D'une certaine façon, nous devons maintenant «anticiper l'inconnaissable». Nous vivons aujourd'hui dans un monde non polarisé, sans le confortable système de blocs et d'alliances indiscutables et sans discerner clairement qui est responsable du maintien de «l'ordre mondial». Quand tout le monde est responsable, personne ne l'est.

De nos jours, en politique, de nombreuses menaces ne sont pas le fait de coupables traditionnels: le réchauffement de la planète, l'épuisement des ressources et les pandémies mondiales. Ou alors les coupables n'ont rien à voir avec l'Etat. L'ambiguïté favorise également l'incertitude. Les agissements de la Russie en Géorgie et ailleurs sont-ils une «rebuffade» contre l'OTAN et les Etats-Unis ou une nouvelle forme d'impérialisme déguisée sous des protestations de victime? N'est-ce qu'un échantillon? Qu'en est-il de son comportement intérieur inapte? Des commentaires comme celui de M. Lavrov, ministre des Affaires étrangères, selon lequel la construction de la sécurité européenne «n'a pas passé le test de la force» (International Herald Tribune du 29 septembre 2008), rappellent forcément celui de Staline: «De combien de divisions le pape dispose-t-il?»

L'incertitude caractérise peut-être plus que d'habitude toutes les politiques internationales. Les sondages nous disent que les Européens s'inquiètent davantage de la Russie comme d'une menace pour leur sécurité mais refusent d'envisager la moindre réplique. Comme disait Henry Kissinger, les gouvernements européens ne peuvent plus demander à leurs populations de sacrifier leurs vies. L'Afghanistan pourrait être le test.

L'Europe a lutté contre l'insécurité en créant un modèle de coopération qui fonctionne et l'a proposé aux Etats voisins. La question qu'on peut immédiatement se poser, c'est si ce modèle est exportable. Au fil du temps, nous verrons s'il est durable ou adaptable. D'autres questions n'ont aujourd'hui pas de réponses:

Le pouvoir s'est-il déplacé en Asie et quel usage en sera-t-il fait?

Est-il trop tard pour une solution à deux Etats en Palestine?

Al-Qaida est-il aux abois ou en train de se renforcer?

L'Iran entraînera-t-il une prolifération nucléaire au Moyen-Orient?

Comment le modèle de la Turquie peut-il être utilisé en Europe et au Moyen-Orient?

Quel rôle un Etat riche et neutre devrait-il jouer en politique internationale?

Une réponse claire et définitive ne peut être apportée à aucune de ces questions ni à d'autres. Les risques sont difficiles à évaluer, les solutions ne sont donc pas simples à imaginer. Devrions-nous nous préparer davantage aux événements «à faible probabilité mais à graves conséquences» ou à ceux statistiquement plus probables mais plus faciles à gérer? Ceux qui critiquent les alarmistes du réchauffement de la planète avancent que le problème est économique: que peut-on faire d'utile à la lumière de cette menace, et de tant d'autres, étant donné l'épuisement des ressources?

Si la prévision est difficile, comme dans le cas d'une attaque terroriste, la préparation devrait donc se tourner vers ce qu'on appelle la gestion des conséquences. Il faut pour cela créer la résilience dans la société par l'éducation, en exerçant et en perfectionnant les réactions, en réduisant la panique au minimum et en contrôlant les matériaux dangereux.

Vivre dans l'incertitude ne signifie pas résignation ou désespoir; cela implique plutôt de fixer des priorités et de les garder en perspective. Après tout, nous sommes dans la situation confortable de pouvoir prévoir et nous prémunir contre certains désastres; beaucoup ne le peuvent pas.

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