Samedi, libéraux et radicaux suisses ont célébré leurs épousailles officielles, après une législature de concubinage... et une mortifiante défaite électorale, voici un an.

Mais cette fusion donnera-t-elle naissance à un parti de droite ou de gauche? La question paraît bien entendu incongrue. Les responsables du futur, et nouveau, parti se réclament du centre droit et ont clairement annoncé l'intention de créer une formation capable de devenir le porte-étendard de la droite libérale. Une droite libérale prête à en découdre tant avec la gauche qu'avec la droite conservatrice.

Sur le plan historique, la question n'est néanmoins peut-être pas aussi saugrenue qu'elle en a l'air. Elle n'est d'ailleurs qu'épisodiquement abordée dans la littérature helvétique, voire pas du tout lorsqu'il s'agit de la mettre en miroir avec l'évolution du libéralisme suisse. Par la faute des partis concernés aussi, trop peu enclins à scruter leurs passés respectifs pour construire leur avenir commun...

Rappelons que le Parti radical-démocratique suisse fondé en 1894 est lui-même le fruit d'une fusion entre les radicaux romands, les démocrates alémaniques, une fois brisée la branche la plus «socialisante» de ces derniers, et les libéraux alémaniques (mais pas les romands), eux-mêmes séparés de leurs bastions les plus conservateurs. Ainsi se créa le parti qui s'afficha dès lors comme le porte-parole de la «gauche parlementaire», par opposition à la gauche «extrême», incarnée par le jeune Parti socialiste. Jusqu'en 1919, le système majoritaire alors en vigueur ne laissait que des miettes à des socialistes ainsi privés plus souvent qu'à leur tour de représentants au Conseil national.

Persuadée de symboliser la Suisse dans son unité, attachée à un réformisme social prudent sur le plan financier, et d'un libéralisme modéré sur le plan économique, la «gauche» radicale finira par «glisser» progressivement vers la droite, au fur et à mesure que la gauche socialiste se musclera, et par occuper tout l'espace compris entre le socialisme et le conservatisme catholique, alors clairement ancré à droite, malgré un pan chrétien-social non négligeable. Ce processus est visible dans tous les Etats démocratiques: comme le souligne Michel Winock dans un excellent et très pédagogique ouvrage (La droite racontée en famille, Paris, Plon, 2008), le renouvellement vient de gauche et pousse les anciens partis de gauche vers la droite...

Ce repositionnement radical n'alla toutefois pas sans peine. Le nouveau parti fut régulièrement déchiré entre une aile gauche désireuse de faire alliance avec les socialistes et une aile droite sensible au discours des milieux industriels et hostile à la création, puis à l'extension, des assurances sociales. Si, à l'instar de Zeev Sternhell, on retient comme définition de la droite un parti qui vise la fusion de la société et de l'Etat au profit de ce dernier (Les anti- Lumières. Du XVIIIe siècle à la guerre froide, Paris, Fayard, 2006), il est clair que le Parti radical «tient» le centre libéral, dans une recherche constante d'un équilibre entre la vitalité individualiste de la société et l'ordre, policier et social, qu'offre l'Etat. Un cheminement idéologique que le fédéralisme et les droits populaires colorent toujours, comme pour les autres partis suisses, d'une teinte particulière...

Cette oscillation entre droite et gauche, plus forte que ne le pensent maints observateurs, obéra néanmoins l'action radicale, d'autant que, durant l'entre-deux-guerres, sous la pression des catholiques et des agrariens, la tentation d'un virage à droite fut récurrente. L'ambition d'un rassemblement au-delà des classes sociales n'avait toutefois pas déserté le programme radical, même si elle se dilua souvent dans un pragmatisme de moins en moins lisible. Recentrant son discours après la crise des années 1930, le parti parvint, après 1945, à conserver une influence prépondérante dans le jeu politique suisse, d'une part en reprenant à son compte l'établissement de l'AVS et, d'autre part, en adhérant à un régime de concordance, ouvert aux socialistes.

Grâce à leur «science» éprouvée du compromis comme moyen de concilier tous les antagonismes, à commencer par ceux qui minaient leur propre parti, les radicaux restèrent le premier parti de droite. Aidés par un PDC désormais en délicatesse avec son fond religieux, ils représentèrent un centre droit qui ingéra peu à peu l'air du temps «gauchisant» qui se répandait après 1968. Du moins jusqu'à la rupture de 1989, suivie de l'effondrement du rideau de fer, qui balaya le paysage politique suisse d'un vent nouveau, obligeant toutes ses composantes à se resituer par rapport à des références idéologiques bouleversées par la chute de l'ennemi commun, le communisme.

Pour la droite libérale, fidèle support du système consensuel en vigueur en Suisse, le réveil est brutal. On savait qu'une partie de la gauche supportait de moins en moins les arrangements prescrits par la «formule magique», sous l'arbitrage tranquille des droits populaires. Mais on découvre tout à coup qu'une large frange de la droite suisse peine elle aussi à accepter les finesses du régime. Elle ne se satisfait plus de cet équilibre qui, à ses yeux, fait la part trop belle à la gauche. L'UDC puisera largement dans ce mécontentement naissant pour s'ériger en seul, et autoproclamé, représentant d'une «vraie» droite, «épurée» des compromis bien rodés du système gouvernemental suisse.

L'affirmation d'une droite qui ne recule plus devant l'étiquette conservatrice contraignit donc les partis que l'on plaçait à la droite de l'échiquier politique à se redéfinir. D'où l'idée de redessiner le pourtour d'une droite libérale adaptée aux contingences du XXIe siècle naissant. Qu'est-ce qu'une droite libérale dans un univers politique aussi tourmenté, et inédit pour beaucoup de Suisses? Débordée sur sa droite, la droite libérale doit réapprendre à exister, avec un pan «libéral» représenté par les radicaux et les libéraux et un PDC qui convoite le «centre» politique. Le nouveau parti va-t-il dès lors renforcer ce centre droit? C'est tout l'enjeu de ce qui a été décidé le 25 octobre.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.