Depuis l'introduction de ce qu'on a appelé la formule «magique», l'incertitude sur la composition future du Conseil fédéral n'a jamais été si importante. Une incertitude qui implique des risques mais également des opportunités pour les minorités linguistiques.

Certes, dans l'histoire des élections du gouvernement helvétique, il est habituel que durant les semaines préélectorales une large partie de l'activité tactique des partis consiste à peser sur les jeux d'alliance, dans la tentative d'influencer les calculs d'autrui, dans un jeu spéculaire, à l'aide notamment des médias. Cependant, la période qui nous sépare de 2011 offre une situation plutôt exceptionnelle: 4 ou 5 des 7 sièges gouvernementaux sont à pourvoir. Hans-Rudolf Merz (66 ans) pourrait, nonobstant sa rentrée annoncée, quitter à terme son poste pour des raisons de santé; Eveline Widmer-Schlumpf et Samuel Schmid manquent d'un solide soutien parlementaire et pourraient ne pas avoir beaucoup de chances lors des prochaines élections; Moritz Leuenberger se retrouverait en 2011 à avoir siégé seize ans au Conseil fédéral, une longévité rarement atteinte depuis un siècle par un conseiller fédéral; à cela s'ajoute le cas de Pascal Couchepin, élu en 1998 et également âgé de 66 ans. Par ailleurs, après sa posture de parti «d'opposition» inaugurée en décembre 2007, nul ne sait si l'UDC aura un ou deux sièges.

L'imprévisibilité sur le choix des élus tient aussi à une tendance qui s'est installée durablement au début des années 1990 voulant qu'aucun candidat ou candidate n'ait été élu(e) sans passer par plusieurs tours de votation au parlement, sachant que la loi prescrit une majorité absolue des voix. Autrement dit, depuis quelques années les décisions prises le jour de l'élection ont acquis une place plus importante que dans le passé, où les accords en coulisse préalables avaient plus d'efficacité. Désormais s'impose une logique de concurrence plus ouverte. Ainsi, tant pour les personnalités aujourd'hui pressenties que pour la composition partisane, il est très difficile d'anticiper la composition du Conseil fédéral en 2011. Si les candidatures ont toujours dû exprimer des critères multiples pour être reconnues comme papables, l'importance de ces critères varie dans le temps. Or, il est clair que la confession religieuse est moins importante aujourd'hui qu'elle ne l'a été au début du XXe siècle. De même, le critère du genre sexuel est plus important aujourd'hui que dans les années 1970.

Quelle est aujourd'hui l'importance du critère linguistique? Dans l'histoire des élections du Conseil fédéral, les principales minorités linguistiques ont été assez équitablement représentées, mais avec des variables. Au XIXe siècle dominait la formule 5:2 (5 germanophones et 2 Latins), tandis qu'au cours du XXe siècle la formule la plus répandue était 4:3. Depuis 1999, avec l'élection de Joseph Deiss, puis de Doris Leuthard, la proportion est revenue à 5:2. En même temps, parmi les Latins, il faut considérer les Romands et les représentants de la Suisse italienne. En effet, les élus issus de la Suisse italienne, et en particulier du canton du Tessin, ont eu une présence plutôt irrégulière. Après Stefano Franscini (1848-1857) et Giovan Battista Pioda (1857-1864), le Conseil fédéral n'aura plus une présence italophone pendant 47 ans. Cette longue absence reflétait notamment les difficultés dans les relations entre la Confédération et le canton subalpin, ce dernier étant perçu comme mal intégré dans la culture politique nationale. Avec l'élection de Giuseppe Motta en 1911, puis d'Enrico Celio en 1940, la présence fut garantie jusqu'en 1950; ensuite la Suisse italienne aura un représentant entre 1954 et 1959 (Giuseppe Lepori), entre 1966 et 1973 (Nello Celio) et entre 1986 et 1999 (Flavio Cotti). Depuis, les tentatives de quelques candidats tessinois de se faire élire, notamment l'ex-conseiller national Remigio Ratti et l'actuel président du PRD, Fulvio Pelli, ont échoué.

La clause qui jusqu'en 1999 empêchait l'élection de deux membres issus d'un même canton a été remplacée par une formule qui reconnaît explicitement l'importance du critère linguistique («Les diverses régions et les communautés linguistiques doivent être équitablement représentées au Conseil fédéral»). Pourtant, ce critère est loin d'être contraignant, laissant au jeu des alliances parlementaires la tâche de définir le poids de ce critère (notamment pour les candidats bilingues). Tendance générale propre à la logique du système électoral, les critères de sélection s'avèrent plus contraignants, voire moins négociables, lorsque le siège vacant est unique. Par exemple, il est clair que si Hans-Rudolf Merz devait quitter seul le gouvernement, un(e) candidat(e) latin(e) n'aurait que très peu de chances.

En cas de scénario différent, une troisième candidature latine, et en particulier tessinoise, gagnerait en probabilité. L'historien Urs Altermatt avait affirmé que la présence d'un représentant tessinois au Conseil fédéral fut un élément fondamental pour la cohésion nationale. Comme dans le passé, une question va se poser plus ou moins explicitement: doit-on faire confiance à une région qui s'est souvent montrée méfiante vis-à-vis de la politique confédérale? On pense notamment aux votations de politique étrangère qui ont eu lieu depuis 1992 (donc à partir de l'Espace économique européen), où les Tessinois ont manifesté un profond euroscepticisme. Par ailleurs, ce canton a fourni le plus grand nombre de signatures pour le référendum contre l'élargissement des accords bilatéraux à la Roumanie et à la Bulgarie, qui sera voté en février 2009. Néanmoins, la question pourrait être posée différemment: est-ce précisément parce qu'il n'a pas un représentant politique dans l'exécutif que ce canton périphérique n'a pas suffisamment de moyens pour faire connaître ses problèmes spécifiques, qui tiennent notamment à ses rapports avec l'Italie voisine?

A l'heure actuelle, les institutions politiques et les nombreux moyens d'information tessinois ne semblent pas avoir encore saisi les opportunités qui s'ouvrent en vue du prochain renouvellement du Conseil fédéral. Est-ce le signe d'une distance croissante de ce canton de la politique confédérale ou d'une résignation face au changement des règles du jeu, qui penchent vers une compétition plus ouverte que vers un principe de cooptation des minorités?

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