En 1992, lors de la votation sur l'Espace économique européen, les tensions atteignent une rare intensité dans la société suisse. Travaillant pour le oui, René Felber et Jean-Pascal Delamuraz dominent la campagne. A lui seul, le Vaudois assumera un tiers de la centaine d'interventions conduites par les sept conseillers fédéraux. On se rappelle encore son passage à Schwyz. Malgré la modestie de son allemand, Delamuraz n'hésite pas à porter ses convictions au cœur du réduit alpin.

Une salle chauffée à blanc l'attend. La foule des grands jours est descendue des montagnes pour dire son rejet catégorique de l'Europe. La voiture de fonction arrive. Le ministre descend. Pour entrer dans la salle, il n'a d'autre choix que de marcher entre deux rangs de paysans qui le guettent, les épaules alourdies d'énormes cloches. Courageusement, le conseiller fédéral s'engage dans cette haie d'honneur. Avec une violence incroyable, les Schwyzois mettent en branle leurs toupins. De leurs nuques puissantes jusqu'au creux de leurs reins, ils libèrent une rage trop longtemps contenue, déchaînant un tintamarre inouï. Jean-Pascal Delamuraz avance lentement, les cloches effleurent la manche de son veston et manquent d'accrocher le petit dossier qu'il tient dans sa main gauche. On sent la haine qui l'éclabousse.

Mais le truculent politique s'est transformé: dès les premiers pas lui vient au visage l'élégante sérénité de celui qui incarne l'institution, au-dessus de la bataille. La tête légèrement inclinée, il avance comme si personne ne pouvait l'atteindre. Jean-Pascal Delamuraz parviendra sans entrave jusqu'à la tribune.

Les institutions sont fragiles. L'Etat de droit repose sur quelques lignes dans des textes fondateurs ou sur l'attitude de quelques élus chargés de l'incarner. Un principe ancré dans une convention internationale, une disposition constitutionnelle, un arrêt d'un tribunal, une règle non écrite, une idée abstraite, la sérénité d'un ministre, quelques mots d'un juge sont parfois les minces cloisons qui séparent les sociétés du chaos. En 1992, au cœur des tensions, un conseiller fédéral trouvait instinctivement l'attitude manifestant et protégeant sa fonction, parce que le public voyait encore en lui le représentant des institutions, quelles que soient sa personnalité et ses convictions. Quinze ans plus tard, qui incarne en Suisse l'autorité intangible et nécessaire garantissant l'Etat de droit?

A l'évidence, le Conseil fédéral n'est plus un aréopage au-dessus de tout soupçon. Une concordance factice et sans contenu ruine la cohérence de ses décisions et détruit son image. Des dysfonctionnements permanents font que l'on hésite à parler encore d'un collège. Chacun semble vouloir jouer sa propre partition dans une instance dont on ne saisit plus la nature. Logiquement, les citoyens ne lui accordent plus le même crédit, ni d'ailleurs aux personnalités qui la composent. La notion de «Sage» a été pulvérisée par certaines outrances. Désormais, on peut traiter de menteur un conseiller fédéral sur un plateau de télévision sans choquer l'auditoire. Certes, cette évolution n'est pas propre à notre pays. Mais en Suisse, d'une certaine manière, l'intégrité reconnue aux «sept Sages» avait valeur de présidence au-dessus de la mêlée. On a cru que le Conseil fédéral pourrait produire de la bonne gouvernance à partir d'objectifs antagonistes et de la respectabilité à partir de comportements populistes.

Aujourd'hui, quelle sérénité pacificatrice peut émaner de cet organe? Est-il encore le garant du système?

Cette dégradation n'est pas sans effet sur le parlement. Les errances de l'exécutif y renforcent les tensions. Dans un climat toujours plus dur, les négociations à géométrie variable qui prévalent aux Chambres sont en train de se transformer en processus d'affrontements continus. La qualité du travail législatif s'en ressent. Et les conflits qui déchirent l'opinion ne trouvent plus leur résolution sous la Coupole. En outre, nos députés sont des miliciens. Bardés de conseils d'administration ou membres d'organisations professionnelles, ils sont l'expression même du combat partisan. Davantage encore que dans une république classique, le parlement suisse est donc un creuset où bouillonnent les intérêts particuliers et les querelles politiques. Sa vocation n'est en tout cas pas d'assurer le respect de règles immanentes au-dessus du débat.

Le Tribunal fédéral n'échappe pas à la tourmente. Attaqué par son «ministre» de tutelle, moqué par les démagogues, il peine à se faire entendre. On lui conteste le droit de rappeler les grands principes, tels que la séparation des pouvoirs, le traitement équitable des étrangers ou le respect du droit international. On oppose à ses compétences une volonté populaire présentée comme supérieure aux normes en vigueur. Cette vision pourrait d'ailleurs aller en se renforçant. A chaque intervention des juges, on s'étonnera de leur audace. Des controverses s'ouvriront qui les peindront en juristes tatillons. Après celles du Conseil fédéral, l'image et l'autorité du Tribunal de même rang ne sortiront pas indemnes de campagnes visant à sa disqualification.

Tout repose donc sur le peuple, ce souverain chargé de se protéger lui-même de ses propres dérives. Or, tout l'incite à la surenchère. Les nationalistes et les xénophobes l'ont durablement désinhibé sous couvert de liberté d'expression. La société de la communication fausse ses représentations, polarise ses indignations et valide ses attentes même les moins légitimes. Dans un régime de démocratie semi-directe, on voit bien les dangers qu'alimentent ces évolutions sociétales. Suffit-il de postuler la «sagesse des Suisses» pour s'en protéger? Certaines votations permettent d'en douter.

A titre d'exemple, l'initiative pour l'internement à vie des délinquants sexuels dangereux n'a été ni invalidée par les Chambres avant la votation, ni refusée par le peuple, bien que ses entorses au droit supérieur aient été clairement établies. Au vu des indicateurs politiques actuels, on peut craindre l'augmentation d'initiatives fortement profilées, juridiquement discutables, que le parlement risque de ne pas oser ou de ne pas vouloir sanctionner.

Faut-il réformer le Conseil fédéral pour qu'il devienne une véritable équipe gouvernementale attachée aux principes républicains? Est-il temps d'instaurer une Cour constitutionnelle chargée d'examiner la conformité des lois et des initiatives? Quel organe et quel mécanisme garantiront demain la pérennité de l'Etat de droit, au-delà des émotions populaires et des affrontements politiques? Qui en Suisse est perçu comme le gardien de règles aussi complexes que fragiles?

A un an des élections, ces questions ne figurent dans aucun programme. Nul ne se sent en charge d'institutions dont la validité est pourtant proportionnelle à la qualité de nos soins. Les partis font semblant de croire à l'éternité du «modèle suisse», quand le plus grand d'entre eux s'enivre joyeusement de sa déconstruction.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.