Le débat qui a lieu ces jours-ci en France à propos de la télévision publique est déjà intéressant en soi, mais il peut aussi éclairer sur les stratégies possibles pour la Suisse. Cela vaut donc la peine d'analyser la situation. Depuis la vente de la chaîne publique TF1 à des investisseurs privés en 1987 (cas unique dans l'histoire mondiale de la télévision), la télévision privée est majoritaire en France: TF1, M6 et Canal+ ont cumulé 45,6% de l'audience en 2007 contre 36,9% à France Télévisions et Arte (source Médiamétrie). Malgré cette prééminence, le secteur privé, censé faire du bottom-up, c'est-à-dire être à l'écoute des moindres désirs des téléspectateurs, par rapport au secteur public qui serait plus top-down en imposant le point de vue des professionnels de l'audiovisuel, n'a pas réussi à s'opposer à une évolution qui semble inéluctable: les chiffres d'audience pour toutes les principales chaînes s'érodent sous les coups de boutoir d'une concurrence interne, celle de la TNT (télévision numérique terrestre) qui multiplie les offres, et externe, celle d'Internet. Les chiffres d'audience chez les jeunes sont particulièrement faibles et ne sont pas sans rappeler les soucis qu'a la presse quotidienne avec cette même tranche d'âge. Cette situation de l'audiovisuel français est encore accentuée par la crise: comme de nombreux Etats, la France cherche de l'argent pour éviter les faillites de banques ou envisage de soutenir telle ou telle entreprise alors que son déficit annuel s'élève déjà à près de 80 milliards de francs.

C'est dans ce climat que le gouvernement français a choisi de supprimer en deux temps (d'abord après 20 heures, puis complètement) la publicité sur les chaînes publiques. L'annonce avait été faite en janvier et avait eu pour effet de fragiliser les recettes publicitaires de France 2 et de faire monter les actions de TF1! L'argument principal avancé par le rapporteur du projet de loi, Christian Kert (UMP), est la non-pérennité de la source. En effet, l'argent investi dans la publicité varie selon la conjoncture. Dans les périodes de crise, toutes les entreprises ont le même réflexe: elles font des économies là où elles le peuvent, notamment dans la publicité. C'est donc l'Etat, vieux réflexe jacobiniste, qui devrait assurer cette pérennité et compenser d'abord les 675 millions de francs, puis les 1,2 milliard de francs qui, à terme, feront défaut. Mais comme les caisses sont vides, un impôt a été inventé, basé, entre autres, sur les recettes publicitaires des chaînes privées: d'abord fixé à 3% puis ramené par amendement à une fourchette entre 1,5 et 3%. Il n'est dit nulle part comment France Télévisions financera le temps libéré par la publicité, car c'est entre une et deux heures par jour qui devront être occupées par les grilles de programme en jouant avec des émissions qui sont toutes formatées (13, 26 ou 52 minutes) par rapport à ce que les Anglais appellent joliment la liquid TV, c'est-à-dire toutes ces mini-séquences (publicité, sponsoring, annonces de programme, météo...) qui se glissent entre les plus grandes. Un deuxième problème de cette loi est le cahier des charges de France Télévisions. En tant que télévision du service public, elle a de nombreuses obligations en termes de programmes que n'ont pas les chaînes privées et pourtant les budgets n'ont rien de comparable: en effet, TF1 Antenne (par opposition au groupe TF1) a un chiffre d'affaires annuel de 2,5 milliards de francs, France 2 de 1,5 milliard de francs. Celle-ci assure par exemple un travail d'information sur les activités du parlement, elle ouvre son antenne à des émissions d'expression directe de la part de syndicats, d'organisations religieuses, elle diffuse gratuitement des émissions sur de grandes causes nationales. En un mot, elle joue un rôle social important alors qu'il est simplement demandé à TF1 d'équilibrer les points de vue représentés et de limiter sa publicité à 6 minutes par heure.

Le troisième problème est la nomination du président de France Télévisions par décret du président de la République sur proposition du CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel). Celui-ci est déjà largement soumis au pouvoir politique puisque ses neufs membres sont nommés par le président de la République, celui du Sénat et celui de l'Assemblée nationale. Actuellement, les trois sont du même parti politique, ce qui amène déjà une forte monochromie politique dans le choix des membres de cette instance de régulation.

Quelles conclusions tirer pour la Suisse? Si, à première vue, l'adage «financement public - télévision publique, financement privé - télévision privée» peut paraître logique et séduisant, la solution proposée en France est très loin d'être satisfaisante, elle est même paradoxale: les variations des rentrées publicitaires doivent être supprimées par un impôt basé sur ces mêmes rentrées publicitaires! Comment le patron de France 2 pourra-t-il préparer son budget s'il ne sait pas quelles seront ses rentrées, s'il est à la merci d'une nouvelle décision du parlement de baisser le pourcentage, comme cela vient d'être fait avant même que la mesure ne soit rentrée en vigueur? Une augmentation franche de la redevance aurait été plus simple, mais la situation actuelle ne le permet pas. Au niveau mondial, la seule chaîne publique qui réussit à fonctionner sans publicité est la BBC, mais son budget annuel approche les 4,3 milliards de francs et la redevance s'élève en Grande-Bretagne à 270 francs par an. Il semble donc que la solution de financement mixte privé-public soit la moins mauvaise pour la Suisse, notamment à cause de sa taille et de sa spécificité de trois, voire quatre régions linguistiques. Les comparaisons avec les pays voisins montrent que la TSR n'a pas à rougir de la qualité de son information, ni de celle de ses programmes.

En ce qui concerne le cahier des charges, la solution retenue en France ressemble à une course de chevaux où le cheval le plus lent recevrait le plus de lest alors que le plus rapide pourrait courir sans surcharge. Les obligations de la TSR, récemment redéfinies par un nouveau contrat décennal, sont aussi relativement lourdes, mais le passé montre qu'elles sont bien gérées. On pourra seulement regretter qu'à l'époque de la globalisation et de la circulation des productions télévisuelles dans le monde entier, la télévision suisse ne soit pas capable de produire une, voire plusieurs émissions qui seraient diffusées sur les trois chaînes. Reste que la télévision privée est pour le moment confinée au niveau local en Suisse, la question de la concurrence ne se pose donc pour le moment pas.

Le problème majeur est celui des chaînes étrangères comme M6, qui favorise, en rétribuant les distributeurs, des décrochages publicitaires très rentables. Si TF1 devait un jour avoir la même stratégie, la TSR devrait être particulièrement vigilante, car, du point de vue juridique, la situation n'est pas réglée, comme le prouve l'annulation par le Tribunal fédéral d'un précédent jugement dans un contentieux l'opposant à M6. Après avoir attaqué son audience, TF1 pourrait menacer le financement de la chaîne de service public suisse à un moment où les enjeux de l'évolution des médias traditionnels vers les nouveaux médias sont grands. Quant à la nomination du directeur par le président de la République, c'est une vieille manie de nos voisins: ils ne savent pas tous que la monarchie a été abolie. Certains des membres de la Commission Copé qui ont travaillé sur la question et qui ont vu le résultat de leurs travaux soigneusement «détricoté» l'ont malheureusement appris à leurs dépens et parlent de «trahison». Pourtant, la télévision publique n'appartient pas à un gouvernement, ni même à un Etat: elle est un bien commun à l'ensemble du public, de tous les habitants d'un pays, et aux professionnels qui la font jour après jour.

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