Les relations entre l'Europe (et les Etats-Unis) et la Russie postsoviétique ont été fondées sur l'idée que les intérêts stratégiques à long terme, l'identité et les préférences institutionnelles russes convergent vers une intégration à l'Ouest. L'Occident partait du principe que la Russie suivait une voie linéaire «de transition» vers une «normalité» et une «civilisation» tournées vers la démocratie de marché. Bien que la crise géorgienne ait entraîné la plus importante dégradation des relations entre la Russie et l'Occident depuis la fin de la guerre froide, celle-ci offre à présent une occasion d'abandonner les hypothèses erronées, d'instituer une réévaluation critique des intérêts, des identités et du rôle des institutions qui rapprochent la Russie et l'Occident, et d'aborder le véritable agenda pour la sécurité dans ce nouveau contexte stratégique.

Il est désormais clair que la Russie ne souhaite pas être intégrée dans un bloc européen élargi, qu'elle se considère comme une puissance mondiale indépendante. La Russie cherche à restaurer son image dans le monde et adopte un rôle indépendant clé dans les questions internationales. Le renforcement du potentiel militaire russe en vue de maintenir un équilibre stratégique mondial et de réévaluer sa primauté dans la ceinture de sécurité que constitue sa périphérie - sa sphère d'influence ou, comme le dit le président Medvedev, ses «intérêts privilégiés» - est tout autre.

Cette dernière décennie, une série de questions et de tensions politiques, économiques et militaires stratégiques entre la Russie et l'Europe - révolutions de couleur, défense antimissiles balistiques, dépendance énergétique croissante, élargissement de l'OTAN, Kosovo - ont eu un impact cumulatif sur la dégradation de leurs relations, provoquant une défiance et un malentendu croissants.

La crise géorgienne a simplement réveillé et concentré toutes les vieilles tensions. De nouvelles tensions politiques sont générées par la reconnaissance unilatérale de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud par la Russie: tensions économiques découlant du contrôle de facto par la Russie du transit de l'énergie à travers la Géorgie, inquiétudes militaires autour de la reconstruction par l'OTAN des forces militaires et des forces de sécurité géorgiennes, rôle des forces militaires russes dans cette zone tampon autoproclamée.

La Russie et l'Europe sont en train de réévaluer leurs relations. Le président Medvedev et le premier ministre Vladimir Poutine ont pris acte des doubles standards et de l'hypocrisie de l'Occident. Ils ont pointé du doigt le recours disproportionné à la force par l'Occident dans le cadre du bombardement du Kosovo et de Belgrade par l'OTAN en 1999, de la volonté des Etats-Unis et de la coalition de renverser le régime irakien en 2003, et de la reconnaissance unilatérale de l'indépendance du Kosovo début 2008. Le premier ministre Vladimir Poutine soutient avec détermination que l'incapacité de l'administration Bush à stopper l'artillerie lourde et les attaques de roquettes géorgiennes sur les civils d'Ossétie du Sud la nuit du 7 août 2008, ainsi que son refus de critiquer les actions du président géorgien Saakachvili en vue de provoquer le conflit, indiquent clairement que l'Occident ne tiendra jamais compte des intérêts russes. La Russie a dès lors agi en vue de défendre ses intérêts. Le Kremlin bénéficie en outre d'un important soutien de la part de la population russe, et l'idéologie de la «démocratie souveraine» russe est légitimée parce que l'élite et la population considèrent à tort comme une victoire militaire, politique et stratégique nette.

Malheureusement, la Russie est incapable ou refuse de reconnaître le lourd tribut pour le pays en termes de réputation sur la scène internationale. La Russie est isolée du point de vue diplomatique et, hormis le Nicaragua, elle n'a plus d'amis ou d'alliés. Elle a perdu son influence dans les Balkans puisque son refus de reconnaître l'indépendance du Kosovo est apparu comme un calcul tactique, et non stratégique, à long terme. Parler d'une nouvelle guerre froide est à la mode, alors que l'automne cède sa place à l'hiver. L'idée d'une nouvelle bipolarité basée sur un Occident démocratique élargi (comprenant la «Nouvelle Europe») et l'émergence d'un «nouveau deuxième monde» dirigé par un capitalisme autoritaire en Russie et en Chine, qui remplacerait le capitalisme totalitaire allemand et japonais défaits, gagne du terrain.

Heureusement, la rhétorique dépasse la réalité. Un refroidissement temporaire des relations avec la Russie, une réputation ternie et une confiance affaiblie en matière d'investissements, ne permettent pas d'évoquer une nouvelle guerre froide. Cette révolution conceptuelle ne surgit pas alors même que la nécessité d'un engagement russe en vue d'apporter une réponse à des questions stratégiques mondiales d'une importance primordiale - Iran, Corée du Nord, prolifération, limitation des armements, terrorisme et changement climatique - prend le pas. En outre, l'Europe réalise enfin que la Russie peut agir comme un empêcheur de tourner en rond dans le système international et que la Russie a plus d'influence sur l'Europe que l'Europe n'en a sur elle.

Ces réévaluations donnent une occasion d'aborder le véritable agenda - mais les institutions, les décideurs politiques et les politiques sont-ils prêts à relever le défi? Les organisations onusiennes basées à Genève doivent désormais prendre à bras-le-corps la catastrophe humanitaire en Géorgie, en particulier en aidant les réfugiés et les personnes déplacées. L'OSCE et l'UE, à Vienne et à Bruxelles, doivent suivre les retours dans cette région et relancer le processus de résolution du conflit. Washington, Bruxelles et Moscou doivent regarder la réalité en face: quel est le rôle et la position de la Russie dans l'architecture européenne de sécurité? En d'autres termes, trois conflits liés les uns aux autres doivent être au centre de leur attention - les conflits gelés par les Nations unies en Géorgie, le conflit entre la Géorgie et la Russie et la détérioration des relations Est-Ouest. Washington, Bruxelles, Moscou, Vienne et Genève peuvent-elles relever ces défis, surmonter les obstacles et les dilemmes générés par l'énigme caucasienne?

La crise géorgienne constitue par ailleurs un test décisif en trois volets digne d'intérêt. C'est un test en matière de leadership stratégique - capacités et efficacité. Cette crise peut déterminer si les choix politiques et l'attitude de l'Europe en Eurasie seront guidés par le rationalisme ou l'émotivité. Enfin, cette crise peut déterminer si le XXIe siècle sera dirigé par et pour de grandes puissances, ou si le droit international et les institutions ont un rôle clair et significatif à jouer en matière de maintien de l'ordre international.

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