Les sociétés occidentales contemporaines exigent des aptitudes de mobilité grandissantes et en font même de plus en plus une condition de l'insertion sociale. Etre flexible, savoir se retourner, être ouvert aux opportunités apparaissent ainsi comme autant de conditions pour réussir sa vie, autant dans le domaine professionnel que dans les loisirs et la vie familiale. Ces injonctions se traduisent notamment par le développement de la grande mobilité spatiale associée au travail.

Le programme européen de recherche «Job Mobilities and Family Lives» se centre sur ces questions. Il comprend la première enquête quantitative européenne portant sur les interactions entre grande mobilité spatiale, vie familiale et mobilités professionnelles, et permet donc à la fois de quantifier la grande mobilité dans ses différentes manifestations et d'en mesurer les implications dans une carrière professionnelle et pour la vie familiale.

Phénomène encore marginal il y a quelques décennies, les pratiques de grande mobilité spatiale liées au travail concernent une part de plus en plus importante des actifs en Suisse et plus généralement en Europe. En Suisse par exemple, parmi les 25-34 ans, ils sont 15% à pratiquer une ou plusieurs formes de grande mobilité spatiale, qu'il s'agisse d'un déménagement à plus de 50 kilomètres ou d'une migration récente (moins de trois ans), de pendularité de longue distance quotidienne ou hebdomadaire, ou encore de déplacements professionnels fréquents loin de son domicile.

Ce constat général dissimule cependant de grandes disparités entre catégories d'actifs: les hommes, les personnes de haut niveau de formation et de salaire, occupant des postes à responsabilités concentrent l'essentiel des grands mobiles. A l'inverse, on relève une sous-représentation des personnes vivant avec des enfants: parmi eux, 10% pratiquent de la grande mobilité contre quasiment le double pour les personnes habitant sans enfant. Au sein de la population des grands mobiles, les personnes ayant déménagé ou migré sont davantage des jeunes qui l'ont fait prioritairement à destination des centres urbains métropolitains, tandis que les pendulaires de longue distance quotidiens ou hebdomadaires vivent plutôt en couple et dans des villes de taille moyenne.

Si les profils sociodémographiques des grands mobiles ne sont guère surprenants, l'étude fine de leurs modes de vie révèle quelques surprises.

Mentionnons tout d'abord au chapitre des «découvertes» le constat, à position sociale équivalente, de rapports à l'espace fortement différenciés, entre des personnes construisant leur mode de vie autour du franchissement de l'espace, et d'autres, fortement ancrées dans la localité, qui n'envisagent pas d'être spatialement mobiles pour un motif lié au travail. Ainsi, dans l'enquête européenne, il apparaît que les personnes ayant des expériences passées de mobilité sont par exemple plus disposées et préparées à bouger à nouveau. Celles qui, à l'inverse, n'ont pas vécu d'expériences de mobilité, ne manifestent pas d'intention de saisir une telle opportunité professionnelle. Ceci suggère, fondamentalement, qu'il existe un habitus spécifique à la mobilité, à savoir un ensemble durable de dispositions à être mobile et à entretenir des relations particulières à l'espace (se déraciner, habiter plusieurs lieux de vie, etc.), dispositions dont on constate qu'elles sont plus fréquentes parmi les hauts revenus et les personnes les plus formées.

Deuxième point important mis en relief par l'enquête, le fait que les «modes de vie mobiles» sont associés à des carrières professionnelles ascendantes, donc à une mobilité sociale. La grande mobilité spatiale apparaît clairement comme un accélérateur de la carrière professionnelle. Ce point est essentiel: les dispositions à la mobilité, qui se définissent par les accès à des moyens de communication et de transport, par des compétences à se mouvoir et à s'organiser dans l'espace et dans le temps et les projets de mobilité, constituent une dimension de la stratification sociale. On peut être faiblement ou fortement doté de ce capital de mobilité, on peut aussi en être doté de différentes manières. Cette aptitude à se mouvoir apparaît en particulier comme une ressource essentielle pour accéder à des positions dirigeantes sur un marché du travail qui tend à se globaliser. Cette importance, sans doute croissante, découle en particulier du fait que la flexibilité spatiale tend à s'ériger comme une exigence dans le monde du travail, une exigence qui suppose que l'on attend d'un employé motivé qu'il soit capable, et même qu'il ait envie, d'être spatialement mobile.

Troisième aspect qui ressort de l'enquête européenne réalisée dans le cadre du programme Job Mobilities and Family Lives: les dispositions à la mobilité varient considérablement selon le sexe et la position de la personne dans sa trajectoire de vie familiale, ce qui est de nature à renforcer les inégalités de genre. Les personnes vivant seules, les ménages sans enfants mais également les familles monoparentales sont amenés à davantage développer des «modes de vie mobiles» que les couples avec enfants. Des étapes familiales comme la mise en couple, la naissance du premier enfant ou une séparation conjugale peuvent alors conduire à une transition dans la mobilité des membres du ménage.

Ce lien entre parcours de vie familiale et mobilité spatiale est particulièrement saisissant du point de vue de la différence entre hommes et femmes. Alors que ces dernières sont proches d'être tout autant mobiles que les hommes en situation préconjugale (15% contre 18%), la constitution du couple conduit à creuser l'écart entre les deux sexes. La mise en ménage est en effet associée à une augmentation de la grande mobilité spatiale (tout particulièrement de la pendularité de longue distance quotidienne) chez l'homme et une diminution de celle-ci chez la femme (elles ne sont plus que 12% de grands mobiles contre 25% pour les hommes). Devenir parent accentue encore plus nettement l'affaiblissement de la mobilité professionnelle des femmes, même si elle diminue également dans le cas du père (2% contre 14%). La parentalité en Suisse est en effet associée à une forte diminution de l'activité professionnelle des femmes, qui soit quittent totalement le marché du travail, soit diminuent leur taux d'activité.

Ces phénomènes basés sur le mécanisme de ségrégation genrée du marché de l'emploi, sont profondément ancrés dans les structures sociales et économiques du pays, avec des services de garde d'enfants largement sous-développés et l'accent mis sur les responsabilités privées dans la garde des enfants. Cette situation conduit à mettre la priorité sur la carrière du conjoint, de telle sorte que ce sont le plus souvent les femmes qui suivent leur partenaire en cas de déménagement professionnel et que celles-ci font en sorte de trouver du travail à proximité du logement si elles conservent un emploi.

En pleine croissance, la grande mobilité liée au travail apparaît au fil des analyses comme un passage obligé pour de nombreuses personnes souhaitant réaliser une carrière professionnelle. Elle apparaît aussi comme un vecteur important d'accroissement des inégalités socioprofessionnelles entre hommes et femmes, accroissement d'inégalités se construisant en particulier à partir de l'aptitude à se mouvoir. Il est sans doute temps d'en prendre la mesure et d'imaginer des correctives innovantes.

Gil Viry, assistant-doctorant, à l' EPFL et à l'Université de Genève, est cosignataire de cet article.

Une présentation de Job Mobilities and Family Lives aura lieu à l'EPFL le 8 septembre dès 13h30. L'entrée est libre, (gil.viry@epfl.ch)

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