La politique commerciale et salariale du géant américain de la distribution est Wal-Mart régulièrement mise en cause. Le groupe a beau mettre en avant les intérêts des consommateurs, un doute tenace s'est installé: Wal-Mart aurait une large part de responsabilité dans le nivellement par le bas des salaires américains.

Vu d'Europe, cela peut sembler exagéré. Certes, les polémiques françaises ont mis en évidence la pression des distributeurs sur les producteurs, mais seule une partie du monde agricole semble en pâtir sérieusement. On sait aussi que la grande distribution est le paradis des temps partiels imposés et que les «travailleurs pauvres» ont bien souvent le visage d'une caissière travaillant à 80%. Mais de là à conclure qu'un seul secteur, a fortiori une seule entreprise porte une part de responsabilité significative dans le nivellement des salaires par le bas, il y a un monde.

Aux Etats-Unis pourtant, la polémique gronde, portée au niveau local par les élus et les syndicats, relayée dans le débat public par les journaux et les blogs. Il faut dire que Wal-Mart est l'enseigne la plus visible dans le paysage nord-américain: 54% des Américains vivent à moins de 8 km d'un de ces hypermarchés, 90% à moins de 23 km.

Dans un pays où la transition d'une économie industrielle à une économie de services s'effectue à un rythme rapide et où certaines régions traversent une reconversion particulièrement douloureuse, on a beaucoup attaqué la chaîne sur le choix de ses fournisseurs, qui contribuerait à la désindustrialisation du pays. Plus mesurés, les économistes rappellent que ce phénomène est aussi le fait des épargnants qui préfèrent les rendements des investissements à l'étranger et des consommateurs qui préfèrent les bicyclettes chinoises. Mais cette foule est anonyme, alors que Wal-Mart apparaît à beaucoup comme le visage, sinon le fer de lance, d'une mondialisation aux effets évidemment dévastateurs.

Sans dout, le pouvoir de marché considérable de ce géant en position dominante contribue-t-il à accélérer la transition, en rationalisant les préférences des consommateurs et en leur donnant un caractère plus radical du fait de sa politique d'achats groupés. Le distributeur donne ainsi une réalité concrète au choix politique de l'ouverture des marchés. Comme les consommateurs s'y retrouvent et que l'économie américaine crée davantage d'emplois dans les services qu'elle n'en perd dans l'industrie, on pourrait considérer que «l'effet Wal-Mart» sur le marché du travail américain considéré dans son ensemble est en réalité positif. Outre ses avantages pour les consommateurs, Wal-Mart contribue à dynamiser le processus schumpeterien de création-destruction et favorise ainsi l'émergence d'entreprises plus compétitives et mieux situées dans une chaîne de la valeur ajoutée désormais mondiale. Evidemment, cela ne règle pas la question de la casse industrielle et des petites villes sinistrées, mais si une question de responsabilité se pose ici, elle se situe à l'échelle de la collectivité et donc des pouvoirs publics: la bonne santé économique associée à l'ouverture des marchés doit aussi permettre d'accompagner les perdants.

Mais si les consommateurs et l'économie américaine dans son ensemble apparaissent incontestablement comme les gagnants, qu'en est-il sur le marché du travail? On sait que les emplois qui disparaissent sont presque toujours plus visibles que ceux qui apparaissent, mais cela n'empêche pas de poser la question des gagnants. Gagnent-ils autant, par exemple, que les autres ont perdu?

C'est une vraie question, qui mérite d'être posée pour au moins deux raisons. La première tient au gain retiré de la mondialisation, gain qui dans la société américaine ne s'est pas seulement matérialisé sous la forme de salaires, mais aussi de dividendes et de plus-values. On peut à bon droit soupçonner que toutes les catégories n'ont pas été servies à la même enseigne. Seconde raison, le monde industriel est caractérisé par une structure salariale homogène et progressive, et à l'exception notable du textile et de l'électronique les tâches d'exécution sont souvent des emplois qualifiés. A l'inverse, le monde de la grande distribution est plus clivé, avec une proportion plus importante d'emplois non qualifiés, ou rémunérés comme tels.

Les économistes du travail qui depuis des années scrutent le phénomène Wal-Mart sont allés plus loin, en se posant la question de ses effets sur les marchés du travail locaux. C'est une équation d'une rare difficulté, parce qu'elle pose toute une série de problèmes mettant en jeu la validité des résultats. Le plus ardu est ce que l'on nomme la stratégie d'identification, qui doit s'appuyer sur une assiette aussi large que possible et surtout trouver la bonne échelle pour être en mesure de décrire précisément la différence entre une situation réelle (un supermarché Wal-Mart s'est installé) et une situation irréelle (et s'il ne s'était pas installé?). Par exemple, l'implantation d'un supermarché Wal-Mart est souvent décidée dans une zone résidentielle nouvelle: considérée au niveau géographique le plus petit, on pourrait presque dire qu'elle crée le marché du travail local. Pas facile alors de mesurer ses effets réels.

Après pas mal de tentatives aux résultats peu convaincants, une étude qui commence à faire du bruit dans la communauté scientifique a été rendue publique fin janvier. David Neumark, Junfu Zhang et Stephen Ciccarella usent d'une méthodologie bien plus sérieuse que leurs prédécesseurs, et surtout leurs données sont énormes, couvrant depuis 1977 l'ensemble du territoire américain, avec un maillage très fin, à l'échelle du comté, et des sources variées, allant des County Business Patterns aux données administratives de plus de 3000 hypermarchés.

Les résultats montrent incontestablement un impact sur les marchés du travail locaux. Dans un comté où s'est implanté un hyper et par rapport à un autre comté sans hyper, le nombre de salariés du commerce diminue de 150 personnes, soit 2,7%. Donc, le niveau d'emploi est en baisse? Non. Il augmente moins: car l'effet Wal-Mart n'est en réalité qu'une croissance légèrement plus modeste, pour un secteur dont les effectifs progressent quand même bien plus vite que dans les autres secteurs.

Il existe bien un effet Wal-Mart sur l'emploi, directement observable au niveau local, mais c'est un effet à la marge. Affaire classée? Pas sûr. L'étude montre aussi qu'à la baisse de 2,7% du nombre d'emplois correspond une baisse de 1,3% seulement en termes de masse salariale. A première vue, ce serait plutôt encourageant: le salaire moyen augmenterait? Oui - si l'on s'en tient à la moyenne. Mais le diable est dans les détails. Les supérettes qui ferment quand ouvre un Wal-Mart ont un gérant non salarié et des employés, mais peu de managers. Wal-Mart substitue à ces gérants des cadres salariés et la légère hausse du salaire moyen cache en réalité une baisse de la rémunération de base.

Cette baisse tient à plusieurs facteurs, dont les plus sensibles sont l'importance du travail non qualifié et la généralisation des emplois à temps partiel. Les employés ainsi recrutés sont aisément remplaçables et mal rémunérés. Ils sont aussi mal représentés, ce qui est à la fois un fait de structure dans ce type d'emploi et une volonté politique de l'entreprise.

Si Wal-Mart ne détruit pas tant d'emplois qu'on a pu le dire, il semblerait donc qu'on n'a pas fini d'entendre dénoncer sa gestion des ressources humaines, et ce d'une façon inévitablement polémique puisque les revendications salariales classiques n'ont pas moyen de se donner carrière dans cette entreprise sans syndicats où les salariés ont un faible pouvoir de négociation.

Mais nous sommes en Amérique: il reste les avocats. Le 6 février 2007, une cour d'appel fédérale de San Francisco autorisait la transformation d'une plainte en une «class action» qui pourrait devenir le plus grand procès pour discrimination sexuelle de toute l'histoire des Etats-Unis. Un million et demi de personnes seraient concernées. S'agit-il vraiment de discrimination? A la lumière de l'étude de Neumark, Zhang et Ciccarella, on peut proposer une autre lecture de cette affaire: il s'agirait en fait d'une négociation salariale atypique. Une négociation en quelque sorte différée, menée non plus autour d'une table par des syndicalistes, mais dans un prétoire par des représentants en col blanc qui toucheront leur commission. Et pour eux comme pour leurs mandants, c'est quitte ou double.

© Telos, Agence intellectuelle

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