L'Afrique a faim, et pourtant elle regorge de ressources naturelles alimentaires: les fonds poissonneux de ses côtes, sa végétation dans de nombreux pays, et ses élevages d'animaux. Alarmés, les experts des organisations internationales et les chefs d'Etat se penchent à son chevet, s'interrogeant sur les causes multiples de cette calamité qui resurgit alors qu'on la croyait définitivement vaincue. Un facteur est rarement mentionné qui pourrait peut-être améliorer la situation: le droit de propriété foncière pour les femmes, et aussi la sécurisation foncière pour les habitants de ce vaste continent ébranlé jusqu'en ses racines les plus profondes par la frénésie d'une mondialisation économique mal contrôlée.

Depuis plusieurs années, l'Union africaine (UA) a doté toutes ses institutions des mêmes instruments que l'Union européenne pour pouvoir mieux s'insérer dans l'ordre international. Par le «Protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits de la femme», l'UA possède depuis 2003 un outil de qualité, mettant la femme africaine au même niveau que la femme européenne par exemple. L'égalité entre l'homme et la femme y est fortement soulignée, la monogamie encouragée, et sans que le terme soit expressément écrit, l'excision est interdite. De plus, elle a le droit d'acquérir des biens propres et les biens communs acquis durant le mariage doivent être partagés équitablement. D'autres articles lui assurent l'accès à la terre et la veuve a droit à une part équitable dans l'héritage des biens de son conjoint. Des 53 pays qui font partie de l'Union africaine, 43 ont signé ce Protocole exemplaire, 21 l'ont ratifié, ce qui permet sa mise en vigueur. Le Soudan et la Tunisie ne l'ont ni signé, ni ratifié.

Voilà pour le droit moderne qui petit à petit conquiert le continent africain. Mais sa mise en œuvre est une autre affaire. La réalité est très compliquée. Le droit coutumier cohabite avec le droit moderne, les traditions ancestrales, les hommes qui font obstacle et l'insécurité foncière. Le dénominateur commun entre la majorité des femmes africaines, c'est la soumission au système patriarcal qui détermine de manière irrévocable la subordination légale, sociale, politique et morale de la femme à l'homme.

Ainsi dans de nombreuses régions d'Afrique, le régime foncier coutumier coexiste avec le droit foncier colonial sur lequel les pays africains se sont essentiellement basés après les indépendances. Une dualité qui engendre souvent des conflits entre villageois et familles, entre agriculteurs, entre pasteurs et éleveurs. A cela s'ajoutent les «nouveaux opérateurs» (agrobusiness), c'est-à-dire la privatisation des terres.

Dans le droit coutumier, la terre est communale et généralement propriété des chefs coutumiers nommés par un conseil d'anciens, parfois avec des anciennes. Les femmes sont ou étaient rarement propriétaires de la terre, souvent avec des terres moins fertiles et plus petites. Dans certains pays (Malawi, Namibie) où l'on trouve la filiation matrilinéaire (importance du frère de la femme), les femmes ont plus de droits, également héréditaires. Mais dans le droit traditionnel, la mort du mari peut encore entraîner pour la femme la perte complète de l'usufruit de la maison et de la terre, qui revient alors à la famille du mort. Lorsqu'en 1993, les joueurs de football de l'équipe nationale de Zambie périssent dans un accident d'avion, les femmes ne perdirent pas seulement leurs maris, mais aussi tout le patrimoine familial. Le Protocole tend à corriger cette coutume injuste pour la femme mariée.

Les mentalités évoluent lentement, surtout quand des privilèges se perdent. Alors que la femme africaine est reconnue pour être le pilier nourricier de la famille, que son rôle est primordial dans le maintien de la cohésion sociale, qu'elles ont la confiance des ONG et autres organes de développement parce qu'elles sont plus honnêtes que les hommes, ses droits fonciers sont encore entachés d'incertitudes et d'obstacles masculins.

Lors d'un séminaire organisé par le «Groupe de recherche et d'action sur le foncier» en 2006 au Burkina Faso, plusieurs «vérités» ont surgi au grand jour. Tout d'abord à propos de l'accès des femmes à la terre, les hommes ont tous insisté sur les facteurs traditionnels qui n'autorisent pas les femmes à accéder de manière stable à la terre. Ils ont rappelé que «la terre est sacrée», liée à des coutumes réservées aux hommes (les sacrifices), que leur statut de femmes «étrangères» déstabiliserait les patrimoines en cas de conflits matrimoniaux; enfin qu'elles risquaient, en devenant plus indépendantes par le foncier, de déstabiliser les familles en affaiblissant la puissance masculine... que de toute manière il faudrait des décennies avant de faire valoir des droits dans ce domaine.

Des témoignages ont indiqué que beaucoup de dossiers présentés par des femmes n'aboutissent pas et sont sujets à de multiples requêtes financières illégales par les fonctionnaires mâles. Et tout ceci a été dit en présence d'une représentante du Ministère de la justice qui assurait que, d'après la loi, il y a égalité des droits entre hommes et femmes! Il semble cependant que les femmes ayant une éducation supérieure et de l'argent peuvent acquérir de la terre sans problème. C'est le cas par exemple en Namibie où quelques Africaines possèdent même des fermes de 5000 hectares (élevage de bœufs) et sont d'excellents «gentlemen-farmers».

II est indéniable que l'accès stable de la femme africaine à la terre, si ce n'est à la propriété, est un facteur incontournable à une amélioration de la production alimentaire durable et par là à l'autonomie alimentaire d'un pays. Mais ce n'est pas le seul facteur déterminant pour lutter contre la faim. L'Etat doit aussi assurer la sécurisation foncière.

Dans de nombreux pays, son rôle, même s'il se dit propriétaire, n'est pas clair sur les titres fonciers. Pour les citoyens, les procédures d'accès au foncier sont terriblement longues, opaques et onéreuses. Il est connu par exemple que le président Mugabe, pour rester au pouvoir, s'est entouré de ministres et hommes influents qui ont reçu des fermes bien avant les combattants de la libération du pays, ce qui aurait nécessité une vraie réforme agraire. Les Etats, certains le font comme l'Afrique du Sud, doivent donc définir une politique agricole fondée sur un droit foncier solide et transparent.

Enfin, un autre problème foncier important, est celui des «nouveaux opérateurs». Ils mettent à mal la conception traditionnelle de la terre qui était «sacrée» et qui est en train de devenir une marchandise comme une autre, achetable, vendable, dans la logique de spéculation à outrance du néolibéralisme. Selon une source fiable, le Mozambique et la Tanzanie auraient vendu des milliers d'hectares de terre à des multinationales pour produire de l'éthanol. C'est une grave question pour les Etats, car toute la structure sociale des villages et les valeurs culturelles qu'elle véhicule tendent à disparaître.

Faut-il d'abord sécuriser tous les producteurs traditionnels, y compris les femmes et les groupements féminins, par des contrats et des baux suffisamment longs pour leur permettre de produire et d'investir en paix et dans la durée sur leurs exploitations familiales? Ou faut-il encore privilégier les chefs coutumiers? Ou alors donner la priorité aux nouveaux opérateurs économiques supposés produire à grande échelle? Ceci avec le risque de transformer leurs paysans producteurs en ouvriers saisonniers mal payés? Ils émigreront alors un jour dans des villes qui ne peuvent plus les absorber et verront leurs jeunes rêver d'émigrer en Europe où il y a peu de travail.

Les réponses appartiennent aux Africains. L'expérience a montré que dans d'autres continents, même avec des titres de propriété et des contrats, les pauvres, et surtout les femmes, peuvent être acculés à vendre le seul bien qu'il leur reste: leur terre. Les meilleurs textes de lois et les réformes sur le papier ne peuvent rien s'il n'y a pas un Etat fort, démocrate et qui rend justice à leur peuple et particulièrement aux femmes. En Afrique, les femmes sont des mères Courage qui ont le génie économique de la survie. Elles pourraient être l'avenir de l'Afrique.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.