Tandis que les grands marchés financiers s'enferment dans une crise qui n'en finit pas de s'aggraver, la microfinance se développe dans le monde entier, discrètement mais sûrement, pratiquée par plus de 10000 institutions spécialisées, réparties sur toute la planète, au Sud comme au Nord. Partout, le microcrédit continue de progresser rapidement, au-delà des 100 millions de clients. En Chine et dans d'autres pays émergents, la micro-assurance connaît un essor aussi fulgurant que soudain.

D'aucuns parlent d'une véritable alternative au grand capitalisme, offerte à ceux que la pauvreté exclut évidemment du casino géant des marchés mondialisés, et même de l'économie au quotidien. Le salut universel passerait-il par la microfinance? Supposition idéale, trop absolue et optimiste pour correspondre à l'entière vérité.

Une vérité difficile à établir au demeurant. Certes, depuis 2005, que l'ONU a proclamée Année du microcrédit, tout le monde se fait une idée, en général positive, de ce nouvel instrument de financement. Que l'on associe en général au Bengali Muhammad Yunus, le «banquier des pauvres». Le fondateur de la Grameen Bank en 1976 et récipiendaire du Prix Nobel de la paix trente ans plus tard est devenu une véritable star mondiale de la microfinance. Mais certaines critiques se font aussi entendre: le microcrédit ne tient pas toutes les promesses du «small is beautiful», il manque parfois son but à cause d'une mise en œuvre inefficiente, il sert en définitive moins systématiquement les intérêts des emprunteurs que ceux des prêteurs.

Soyons lucides: le microcrédit n'est ni une panacée, ni une aberration. Tout juste un instrument de financement de la très petite entreprise, de celle qui assure au minimum l'auto-emploi de son créateur et le revenu qui en résulte. Telle est la destination des fonds mis à disposition, en principe la même sous toutes les latitudes. Restent les modalités des prêts accordés, fort variables selon les circonstances. Le montant unitaire va de quelques dizaines de dollars en Inde ou en Afrique noire à plusieurs milliers d'euros sur notre continent. Les taux d'intérêt appliqués dépendent du nombre de maillons composant la chaîne de financement des prêts et du pourcentage prélevé à chaque étape. Le renouvellement périodique des microcrédits est possible dans certains pays en développement, où ils peuvent provoquer un endettement durable des ménages. Au contraire, de tels «abonnements» demeurent l'exception dans les pays industrialisés, où les prêts ne constituent pas un palliatif au manque d'aide sociale mais bien un moyen de ne pas - ou plus - devoir y recourir, grâce à l'accession à l'indépendance économique.

En définitive et sans vouloir exagérément simplifier une réalité diverse, il existe deux types bien différents de microcrédit: ce sympathique instrument de financement peut soit relever d'un capitalisme plus ou moins bien tempéré par une visée philanthropique, soit participer de l'économie sociale et solidaire, dont les activités se poursuivent sans but lucratif, grâce à la contribution de collaborateurs bénévoles et de donateurs publics ou privés.

Dans le cas du microcrédit-business, des investisseurs misent sur la microfinance pour obtenir un bon rendement de leurs placements, tout en gardant les apparences du but social. Ceux qui traitent les produits microfinanciers comme «une nouvelle classe d'actifs» affirment faire un business gagnant gagnant. Pour eux, en tout cas, le profit est bien réel. Car, depuis l'institution de microcrédit domiciliée par exemple à Genève et adossée à un établissement de refinancement jusqu'à l'organisation travaillant sur le terrain par exemple en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, trois à quatre échelons profitables interviennent, qui prélèvent chacun une rémunération calculée en fonction des capitaux mis à disposition et des risques présumés. Au total, des taux cumulés supérieurs à 50% du montant prêté sont couramment demandés aux cultivateurs et aux artisans qui contractent des emprunts en chaîne pour l'achat de semences ou de matières premières dans les pays du Sud. Pour ne rien dire des effets économiques et sociaux fort discutables obtenus par des montants détournés de leur but; il arrive en effet que l'emprunt destiné à payer l'écolage des enfants serve à payer la ixième tranche de la dot de leur mère ou tel achat somptuaire de leur père.

Ces jours se tient à Genève, où sont domiciliées d'importantes sociétés investissant dans le microcrédit, telles que Blue Orchard ou Symbiotics, un forum qui ambitionne de devenir le «Davos de la microfinance», profitable s'entend.

Quant au microcrédit à but social, il joue un rôle certes marginal mais fort utile dans la lutte contre la précarité qui sévit dans les pays industrialisés. Il permet aux bénéficiaires de conquérir leur indépendance économique, de sortir le cas échéant du chômage par le haut, de créer une micro-entreprise susceptible de se développer sur le marché de niche choisi. Dans les pays de l'Union européenne, le microcrédit à but social a pris les dimensions d'une activité digne d'encouragement, parce qu'elle «favorise non seulement la compétitivité et l'esprit d'entreprise mais également l'intégration sociale». Avec l'appui technique d'une entité qu'elle veut créer, la Commission invite les Etats membres à adapter leurs dispositions institutionnelles, juridiques et commerciales internes pour les rendre plus propices au microcrédit - une forme de financement trop souvent oubliée par le législateur et les administrations. Ce qui n'a pas empêché une bonne soixantaine d'institutions à but non lucratif de se développer dans 23 pays européens. Elles font partie du Réseau européen de la microfinance (REM), dont le siège se trouve à Paris, auprès de l'Association pour le droit à l'initiative économique, créée en 1988 par Maria Nowak, promptement surnommée à son tour la «banquière des pauvres».

En Suisse, en parfaite conformité avec le primat du laisser-faire, le microcrédit est tout juste reconnu par le Secrétariat fédéral à l'économie comme un moyen de faciliter occasionnellement une réinsertion professionnelle. Ni les cantons ni même les villes n'encouragent cette forme de financement, à la notable exception de Lausanne, qui a contribué en 2001 à la dotation du capital de la Fondation Asece - Georges Aegler, seule instance spécialisée en Suisse dans l'octroi de microcrédits.

Ces prêts sont accessibles à des créateurs de très petites entreprises, qui ne disposent pas des garanties usuellement exigées par les banques; ils sont accompagnés tout au long de la procédure de demande et suivis en cas d'octroi d'un microcrédit par une vingtaine de bénévoles qui les font bénéficier de leur expérience professionnelle en matière de gestion, de finances, de marketing, entre autres. A ce jour, Action solidarité et création d'entreprise (Asece) a examiné un millier de dossiers et accordé une centaine de prêts d'un montant maximal de 30000 francs, remboursable en 48 mois au plus, à un taux variant entre 3,5 et 5%. Les bénéficiaires sont dans un peu plus de la moitié des cas des hommes, sans emploi au moment de déposer leur demande.

Dans les pays qui nous entourent, et plus encore sur une place financière aussi riche que la Suisse, le microcrédit jouera toujours un rôle mineur, mais utile, répondant au besoin d'un financement trop modeste pour intéresser les banques commerciales. C'est une chance: le microcrédit à l'helvétique est solidaire ou n'est pas. Du coup, ceux qui investissent dans la microfinance doivent se tourner vers d'autres horizons, où ils peuvent obtenir les rendements qu'ils attendent.

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