Les bibliothèques nationales traditionnellement collectent, organisent l'information, offrent un accès plus démocratique au savoir et préservent le patrimoine national pour les générations futures. Or avec Internet, l'information est maintenant omniprésente. Google et les autres moteurs de recherche ont révolutionné notre manière de rechercher de l'information. Quel est encore le rôle des bibliothèques dans un contexte qui change aussi rapidement? Ce défi concerne aussi la Bibliothèque nationale suisse.

L'impact du Web et des nouvelles technologies de la communication et de l'information nous a poussés depuis quelques années vers le développement toujours plus important des services en ligne. Cette tendance va se poursuivre et s'accélérer, avec comme objectif de rendre les accès toujours les plus conviviaux et rapides. Et c'est en partenariat avec nos collègues suisses et étrangers que nous pouvons le mieux clarifier les besoins et élaborer des solutions.

Dans cette perspective de partage des savoirs, la Bibliothèque nationale suisse cherche depuis plusieurs années déjà à renforcer sa collaboration à l'échelle internationale, que ce soit par le biais d'associations professionnelles [telles que l'IFLA (International Federation of Library Associations and Institutions), la CENL (Conference of European National Librarians), LIBER (Ligue des Bibliothèques européennes de recherche)], ou très concrètement par une participation aux programmes de recherche européens. Depuis 10 ans, la BN participe à des projets européens, d'abord en tant qu'observatrice lorsqu'il n'y avait aucun financement possible pour la Suisse, ensuite en tant que partenaire actif dès 1997, dans le cadre de programmes de recherches.

La Bibliothèque européenne est un portail qui donne un accès unique à toutes les ressources (livres, revues, journaux... sous forme électronique ou non) des 43 bibliothèques nationales d'Europe. La recherche est gratuite. L'accès aux documents électroniques peut être payant dans certains cas.

Les collections numérisées et cataloguées de 22 bibliothèques nationales, dont la BN, sont déjà intégrées dans la Bibliothèque européenne. A terme, ce seront celles des 43 pays du Conseil de l'Europe. L'objectif est de rendre accessible 2 millions de livres, films, photographies, manuscrits et autres œuvres culturelles d'ici 2008, et au moins 6 millions de documents en 2010, et d'y ajouter progressivement les collections d'archives et de musées.

La Bibliothèque européenne est un pas important vers la Bibliothèque numérique européenne, et comme nous le savons, les bibliothèques ne sont pas les seuls acteurs dans ce domaine.

Le projet de Google, annoncé en décembre 2004, d'offrir l'accès gratuit à plus de 15 millions de livres des grandes bibliothèques américaines et anglaises a provoqué la contre-offensive de l'Union européenne sous la houlette de la Bibliothèque nationale de France. La France et cinq autres pays membres ont convaincu la Commission européenne de lancer une initiative. En mars 2006, la Commission européenne a publié son plan d'une Bibliothèque numérique européenne (BNE): processus de numérisation, par les bibliothèques nationales européennes, de l'héritage culturel écrit et imprimé des peuples de notre continent.

En été 2006, la CENL a déposé le projet EDL - European Digital Library Project - dans le cadre du programme eContentplus. Contrairement aux projets du 6e Programme-cadre, la Suisse ne reçoit aucun financement dans eContentplus. Cependant, vu l'importance de l'enjeu, la BN a décidé d'y participer à ses frais, dans le but prioritaire de faire avancer les réflexions sur l'accès multilingue, domaine primordial pour la BN et où la Suisse peut apporter son expérience. Le projet, qui a démarré le 1er septembre 2006, durera 18 mois et contribuera à l'élargissement de la Bibliothèque numérique européenne.

Malgré les discours, les communiqués et l'importance des moyens financiers mis en jeu par la Commission européenne, il semble que le soutien des gouvernements européens est sans enthousiasme. Pour preuve, il n'y aura pas d'argent pour la numérisation proprement dite, celle-ci reste du ressort des Etats membres. Une forme d'inertie générale des politiques domine qui, de manière voulue ou non, profite au livre papier.

Pendant ce temps Microsoft, principal adversaire commercial de Google, développe une stratégie concurrente et offensive. Plusieurs bibliothèques importantes ont signé des accords de numérisation qui avancent à grands pas. Ainsi les nouveaux acteurs commerciaux sont lancés dans une course effrénée, sans que leur collaboration avec les acteurs traditionnels ne soit stabilisée, et les institutions documentaires traditionnelles de leur côté cherchent encore leur voie et un soutien de leur tutelle politique.

Participer à des projets européens revêt une importance primordiale à mes yeux pour une petite bibliothèque nationale d'un Etat non-membre de l'EU. Ils nous permettent non seulement l'échange de connaissances et d'expériences, mais aussi de participer à la définition des normes, aux tests d'interopérabilité entre systèmes et leur réalisation, ainsi qu'à la recherche de solutions communes aux questions de multilinguisme, de numérisation et d'accès. Les expériences acquises et partagées nous aident également dans la collaboration au plan national, surtout dans les domaines de la numérisation et du multilinguisme. De plus, l'incorporation de nos catalogues dans The European Library (http://www.theeuropeanlibrary.org) nous permet de mieux faire connaître nos collections et donc de promouvoir notre patrimoine documentaire.

Malgré tout cela, tant la BN que les bibliothèques cantonales et universitaires sont en retard dans la numérisation. Il n'existe pas de stratégie nationale et aucun moyen financier à la hauteur des enjeux n'est alloué pour cette tâche ni au plan fédéral ni cantonal. Or ces projets requièrent d'importants moyens. Numériser, donner accès et préserver sur le long terme les données numérisées est un processus complexe et coûteux. Une prise de conscience et une volonté politique font encore défaut en Suisse, nos décideurs politiques ne semblent pas convaincus de la place du numérique dans l'économie du savoir par rapport au livre et les éditeurs - à quelques exceptions près - déjà frileux sur le sujet s'abstiennent de toute initiative, dans l'attente que l'Etat intervienne.

On pourrait peut-être se demander si, devant cette situation, il ne vaudrait pas mieux laisser cette question entièrement aux mains des privés, - éditeurs et moteurs de recherches? Google avec sa notoriété mondiale et ses énormes moyens financiers serait une porte d'entrée idéale pour une bibliothèque mondiale?

Ma position à ce sujet est claire: la numérisation et l'accès au savoir doivent encore se faire en première ligne sous l'égide des bibliothèques, mais sans exclure la coopération avec des entreprises telles que Google ou Microsoft. Google n'est pas une entreprise altruiste et si elle investit dans ce genre de projets, c'est pour développer son offre et maintenir une position dominante en touchant l'ensemble des services de contenus. Elle fait un pari sur l'avenir. Ce combat de titan peut laisser perplexe tant il paraît démesuré en regard de la faiblesse des efforts consentis à ce jour et des risques pris pour le futur.

Dans ce monde du virtuel où domine aussi l'illusion de l'accès au savoir et à l'information, les bibliothèques ont des cartes maîtresses à jouer et à défendre. Par tradition elles ont le savoir-faire de donner accès aux publications et à leur contenu au public.

Dès lors le choix de la BN de se tourner depuis 10 ans vers la collaboration à des projets européens doit être renforcé et reconnu comme d'importance majeure pour assurer à la Suisse une place dans l'Europe du savoir et de la culture.

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