Nouvelles frontières

L’axe olympique

C’est entendu. La grande fête du sport aura éclipsé dès les premières épreuves les interrogations sur les dérives de Sotchi, le nouveau symbole du mal-développement russe. Cela fait partie de la magie des JO. A moins d’un attentat, le spectacle l’emportera sur tout esprit critique. Il n’en reste pas moins, comme me l’avait un jour expliqué un proche des organes olympiques à Lausanne, que le choix d’une ville olympique se fait sur la base de trois critères, dans cet ordre: politique, économique, enfin sportif. Le Comité international olympique (CIO) s’entête à vouloir affirmer le contraire: il ne faut pas politiser le sport! Sa crédibilité ne peut se mesurer qu’à l’aune des autres grandes instances du sport international comme la FIFA – qui a son Qatar.

La politique des Jeux est d’abord une affaire intérieure. Le président Vladimir Poutine en fait un objet de fierté nationale, de puissance et de légitimité. Ce n’est pas une bizarrerie russe. Mais l’on est en droit de penser que l’instrumentalisation du sport à des fins politiques est d’autant plus forte que le régime s’éloigne des principes démocratiques.

Les JO sont également une affaire de prestige international. Les responsables russes peuvent dire qu’il est ridicule de faire le décompte des hauts dignitaires étrangers qui font le déplacement de la station balnéaire. Le porte-parole du Kremlin déclarait jeudi que 44 chefs d’Etat et de gouvernement étaient attendus à la cérémonie d’ouverture. S’il n’y a pas eu de boycott, l’absence des grandes figures du monde occidental est comprise comme un geste de mauvaise humeur. Venir ou pas à Sotchi, c’est plaire ou déplaire à Vladimir Poutine, le président russe ayant fait de ces JO une affaire très personnelle.

Dans le camp des «amis», il en est un qui ravit particulièrement le Kremlin: Xi Jinping. Le président chinois, dès son arrivée jeudi soir à Sotchi, a eu un entretien substantiel et chaleureux avec son homologue russe. La presse chinoise – c’est-à-dire l’Agence Chine nouvelle – a relaté dans le détail cet échange. La Russie et la Chine semblent en tout point au diapason: commerce, énergie, armement, diplomatie, tout pousse les deux pays vers un renforcement de leurs liens. Russes et Chinois se félicitent de leur collaboration pour détruire les stocks d’armes chimiques de leur protégé Bachar el-Assad. Russes et Chinois promettent de célébrer conjointement l’an prochain le 70e anniversaire de la victoire contre le fascisme européen et le militarisme nippon. Russes et Chinois échangent leurs vues sur l’Ukraine et la Corée du Nord.

Xi Jinping est plus sensible qu’aucun autre chef d’Etat à l’enjeu de ces joutes pour Vladimir Poutine. Il a lui-même été le chef d’orchestre des JO de Pékin en 2008 dont la réussite a favorisé son ascension vers le sommet du pouvoir. Son déplacement à Sotchi, souligne Chine nouvelle, est exceptionnel à plusieurs titres: c’est la première fois qu’un président chinois assiste à un événement sportif à l’étranger, c’est la première visite internationale de l’année pour Xi Jinping, il s’envole alors que son pays entre dans l’année du Cheval (pour le Nouvel An, le chef de l’Etat doit être en famille ou près de son peuple). Quelle meilleure preuve d’amitié? Il en profitera au passage pour promouvoir la candidature de Pékin, cité située aux abords du désert, pour les JO d’hiver 2022.

Le tandem Xi-Poutine – deux hommes qui partagent la même vision du pouvoir et du monde, le même rejet des normes «occidentales» – fait entrer les relations sino-russes dans une ère nouvelle. Les Etats-Unis ont cherché à faire bonne figure avec un soutien en matière de renseignement dans la lutte antiterroriste et l’envoi de navires de surveillance. Mais lorsqu’il s’agit de sécurité, la Russie peut se tourner plus sûrement vers la Chine. Les parcs à manifestants, par exemple, ont été inventés lors des JO de Pékin.

D’autres personnalités importantes ont fait ou vont faire ces prochains jours le pèlerinage de Sotchi pour fêter avec les Russes la grande fête du sport. Mais sur le plan diplomatique, l’axe olympique qui se dessine entre la Russie et la Chine est sans doute le plus significatif. Pékin en est persuadé.

Xi Jinping est plus sensible qu’aucun autre chef d’Etat à l’enjeu de ces joutes pour Vladimir Poutine