Le Temps du 18 octobre apprenait à ses lecteurs que «le Parti démocrate-chrétien de Bâle-Ville a présenté une candidate musulmane, pratiquante et voilée en vue des élections parlementaires». On pourrait se réjouir de cette nouvelle et y voir une preuve de tolérance. Je serais prête, personnellement, à suivre cette réaction si le parti représenté par cette personne n'était pas le Parti démocrate-chrétien.

Mille excuses, mais quand on porte une étiquette en politique, on l'assume, même si elle n'est plus politiquement correcte. On ne fait pas croire qu'on est politiquement correct en se montrant laxiste. Certes, tout citoyen suisse, de quelque philosophie ou religion qu'il se réclame, a le droit d'être candidat à une institution politique du pays; mais on attend d'un parti politique qu'il présente des candidats se rattachant pour l'essentiel à son idéal. J'ai peine à croire que l'idéal principal du Parti démocrate-chrétien bâlois soit de favoriser le développement de l'islam. Si l'appellation de chrétien, pour un parti politique est malsaine et, en outre, pour ce parti, évoque l'allégeance à Rome, spécialement peu politiquement correcte, alors qu'il change de nom. Tout serait ainsi pour le mieux. Mais être laxiste au point, comme ce parti, de se faire représenter par une personne concrétisant l'islam, afin de paraître politiquement correct, quand on s'appelle parti chrétien, c'est une déviance!

Quand il ne favorise pas le laxisme, il arrive au politiquement correct de provoquer la plus crasse intolérance. Nous venons d'en avoir une preuve sur le plan européen avec l'affaire Buttiglione. Ce «pelé, ce galeux d'où nous vient tout le mal», pour reprendre la formule de La Fontaine dans sa fable «les animaux malades de la peste», a osé dire que, selon lui, l'homosexualité est un péché. Dans son intervention européenne, retransmise à la Télévision romande, Rocco Buttiglione avait bien précisé: «Je dis que l'homosexualité est un péché, pas un crime et vous pouvez aussi dire que je suis pécheur.» M. Buttiglione se plaçait ainsi nettement sur le plan des valeurs auxquelles il croit et qu'il entend représenter et pas du tout du point de vue du droit pénal élaboré par la société. Mais les valeurs qu'il défend ne sont pas politiquement correctes.

En outre, comme l'a précisé Daniel Cohn-Bendit, interviewé à ce sujet par la TSR, M. Buttiglione a commis l'erreur fatale d'être également opposé au divorce et à l'avortement. Peut-on imaginer pire déshonneur? Voilà un homme bien indigne du politiquement correct de l'idéal du Parlement européen! «Haro sur le baudet!» dirait encore La Fontaine, toujours dans la même fable.

Heureusement, les nouvelles du samedi 30 octobre nous ont appris que M. Buttiglione a démissionné de la Commission… Le politiquement correct et l'opportunisme du pouvoir ont triomphé de la liberté d'opinion! Nous voilà bien loin du siècle des Lumières où un Voltaire pouvait écrire: «Je ne partage pas votre opinion, mais je me battrai pour que vous puissiez l'exprimer.»

Je ne connais pas M. Buttiglione et j'ignore totalement ses options politiques, mais je me rappelle simplement que, il y a moins de quinze ans encore, le Code pénal suisse frappait de l'emprisonnement l'homosexualité pratiquée avec un mineur de 16 ans et la qualifiait de «débauche contre nature» et que, il y a moins de vingt ans, il traitait l'adultère comme un délit. La société ayant changé d'opinion, ces deux actes ne figurent plus dans le Code pénal, mais à ma connaissance, aucune loi n'a interdit à qui que ce soit de continuer éventuellement à les considérer comme des péchés, voire de le dire. Le droit et la morale n'ont jamais parfaitement coïncidé. Après tout, certains qualifient aussi la gourmandise et la jalousie de péchés, mais le Code pénal ne les sanctionne pas pour autant.

Ce qui serait inadmissible, ce serait de mépriser les personnes qui commettent des «péchés», alors qu'on en commet soi-même aussi et d'en appeler contre elles à la vindicte. Ce n'est pas ce qu'a fait M. Buttiglione – du moins dans les propos rapportés par la télévision. Mais il a commis, aux yeux des parlementaires européens, un crime beaucoup plus grave, le seul crime qui ne pardonne pas, celui de lèse-politiquement correct.

C'est le crime que les esprits les plus laxistes ne peuvent tolérer parce qu'il exprime peut-être une vérité très profonde, métaphysique ou religieuse. A la différence du Parti démocrate-chrétien de Bâle-Ville, M. Buttiglione a sans doute avoué ainsi son appartenance à une obédience romaine. Il a joué franc-jeu. On ne le lui pardonne pas. Mais on va pudiquement couvrir cette triste affaire en se réjouissant que le Parlement européen ait osé contester la composition de la Commission et on parlera de progrès de la démocratie, ce qui est politiquement correct.

Dans une société soumise à la pensée unique, politique correcte, laxisme et intolérance font excel-

lent ménage. Le premier trahit la peur de n'être pas politiquement correct, la seconde, la certitude d'être politiquement correct. Tous les deux marquent un recul de la civilisation.

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