Un fantasme hante le débat public. Dans certaines villes touchées par de nouvelles formes de délinquance, la gauche ne serait plus vraiment la gauche. Sur le plan local, comme c’est le cas à Lausanne, elle se serait trahie, reniée, en abordant frontalement les questions touchant à la sécurité dans l’espace public, elle qui aurait au contraire dû, pour rester fidèle à elle-même, nier les problèmes ou trouver des excuses.

Cette approche caricaturale, sous-tendue par une vision sectorielle et thématique de la politique, méconnaît les faits. Plus grave, elle entre fondamentalement en contradiction avec l’histoire des avancées sociales et des conquêtes politiques de la gauche. Celles-ci se sont en effet toujours dirigées vers la définition de lois applicables à tous sans distinction et d’instruments en s’assurant du respect par tous.

Un éloge de la législation et de la régulation venant d’un socialiste ne surprendra personne s’il s’applique au domaine économique. Il ne se trouve d’ailleurs plus grand monde pour contester que la crise économique que nous subissons depuis plusieurs années compte parmi ses causes principales une dérégulation rapide du secteur financier et bancaire intervenue au cours des décennies passées. A cette absence de règles voulues et construites s’est ajoutée l’impunité ostentatoire des dirigeants impliqués dans des instituts financiers aux pratiques risquées. Les turbulences financières et économiques ont engendré l’injustice la plus crasse, puisque la «responsabilité» individuelle exigée des simples salariés ne s’appliquait pas aux managers qui la prônaient. Quoi de plus naturel, alors, pour la gauche, de demander une «re-régulation» de la finance, et la création de réelles instances de surveillance et de contrôle.

Dans un domaine tout différent, un autre sentiment de dérégulation s’est installé. Ce domaine, c’est celui, vaste, de la sécurité publique. L’impression que certaines règles n’ont plus cours n’est pas dénuée de fondement: certaines formes de délits ont en effet connu des flambées spectaculaires. Qu’il s’agisse de l’augmentation du nombre de cambriolages ou du trafic de drogue, de nouveaux phénomènes ont frappé sans distinction tous types de territoires, tout en se concentrant particulièrement dans les villes. Comme l’action publique tardait à faire sentir ses effets, d’aucuns ont alors pu être conduits à penser que l’installation de ces nouveaux phénomènes dans le quotidien urbain était considérée par l’autorité comme durable, et irréversible.

On le voit: requins de la finance et voyous de la délinquance quotidienne produisent les mêmes effets: celui de démontrer que, pour certains, la norme n’a pas d’importance. Avec pour corollaire l’inaction, réelle ou supposée, de collectivités publiques tardant à créer des normes là où il en manque, à les faire respecter là où elles sont bafouées ou contournées.

Or, l’impunité répétée et systématique de ceux qui se comportent comme si les règles communes ne les concernaient pas a, à long terme, pour effet principal de saper les bases mêmes de la cohésion sociale. Sans une loi, et une loi qui soit la même pour tous, il n’y a pas de société démocratique possible, car l’exercice législatif lui-même, qu’il soit le fait du peuple ou de ses représentants, perd alors tout son sens.

Mais la régulation n’est pas seulement essentielle à la démocratie. Elle constitue aussi, pour la gauche, et depuis longtemps, l’un des instruments permettant d’organiser la vie en société et au service du bien commun. A la raison du plus fort, à l’exploitation des plus faibles, à toute forme de loi de la jungle, nous avons toujours opposé la nécessité de règles justes, appliquées à tous avec une égale fermeté. Au dogme du chacun pour soi, nous avons toujours opposé la protection de l’Etat, la même pour tous, dans le respect du droit.

C’est en ligne avec ces fondements que nous avons réclamé une offensive de régulation du secteur financier, une taxe sur les transactions financières ou encore la fin de l’impunité pour les dirigeants des grandes banques. Mais c’est en cohérence avec les mêmes principes que nous travaillons, comme c’est le cas à Lausanne, à mettre en œuvre les instruments, pénaux et policiers, qui permettent de faire respecter dans l’espace public, dans tous les espaces publics, la loi commune, et de punir ceux qui y contreviennent.

S’attaquer aux causes de la délinquance demeure nécessaire, même si celles-ci sont lointaines et complexes. Mais toute notre action, dans une ville où se concentrent nombre de phénomènes troublant la cohabitation, ne saurait s’y réduire. Ne pas accepter l’émergence de zones ou de groupes dans lesquels s’appliquerait un autre droit, faire respecter avec fermeté par tous – aussi complexe ou précaire que soit leur situation par ailleurs – les règles communes: ainsi peut-on définir ce que sont nos responsabilités.

La confiance dans le pouvoir de la loi réside dans son application universelle. Laisser le doute s’installer dans ce domaine serait la meilleure façon d’engendrer, à court terme, fermeture et méfiance généralisées. Le combat, ferme et durable, contre l’impunité exige davantage que les slogans de certains partis de droite. Il exige une action publique et collective forte et décidée, des moyens financiers et donc fiscaux suffisants. Qui, mieux que la gauche, peut relever ce défi?

Sans une loi, et une loi qui soit la même pour tous, il n’y a pas de société démocratique possible

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